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[16,99] XCIX. LETTRE DE CONSOLATION SUR LA MORT D'UN FILS. IL NE FAUT PAS S'ABANDONNER A LA DOULEUR. Je vous communique la lettre que j'ai écrite à Marulle, qui, ayant perdu son tout jeune fils, supportait cette perte avec peu de fermeté. Dans cette lettre je n'ai pas pris le ton accoutumé, je n'ai pas cru devoir employer avec lui le langage de la douceur : je le jugeais plus digne de reproche que de consolation. A un homme affligé, et qui supporte avec peine une profonde blessure, il faut accorder quelque chose : il faut le laisser se rassasier de pleurs, ou du moins exhaler les premiers transports de sa douleur. Mais celui qui se complaît dans ses larmes, il faut dès l'abord le châtier, et lui apprendre toute la sottise de ses lamentations. Vous attendez des consolations? recevez d'amers reproches. Vous qui supportez avec si peu de fermeté la mort d'un fils, que feriez-vous si vous aviez perdu un ami? Il vous est mort un fils d'incertaine espérance, il était si petit : ce ne sont que bien peu de jours perdus. Nous recherchons des sujets de tristesse, nous prêtons des torts à la fortune, comme si elle ne nous donnait pas assez de justes sujets de plaintes. Mais en vérité je vous supposais doué de la fermeté nécessaire contre les plus rudes atteintes de l'adversité, à plus forte raison contre ces malheurs de convention dont les hommes ne gémissent que pour se conformer à l'usage. Si, ce qui est de toutes les pertes la plus grave, vous aviez perdu un ami, il faudrait faire vos efforts pour vous féliciter plutôt du souvenir de ce que vous avez possédé en lui, que vous affliger de ce que vous avez perdu. Mais 1a plupart des hommes ne comptent pour rien le bonheur et le plaisir passés. La tristesse a, entre autres inconvénients, celui d'être non seulement inutile, mais ingrate. Eh quoi ! n'est-ce donc rien pour vous, d'avoir possédé un tel ami? Tant d'années passées ensemble, dans une liaison si intime, dans une communauté d'études si entière, n'ont-elles donc été d'aucun profit pour vous? Est-ce qu'avec l'ami vous enterrez l'amitié ? Mais à quoi bon pleurer sa perte, puisque vous ne sentez aucun profit de l'avoir eu? Croyez-moi, le sort a beau nous les ravir, la meilleure partie de ceux que nous avons aimés demeure encore avec nous. Le temps passé nous appartient; et rien n'est en lieu plus sûr que ce qui a cessé d'être. L'espoir de l'avenir nous rend ingrats pour le bonheur présent ; comme si cet avenir, s'il se réalise pour nous, ne devait pas sur le champ devenir à son tour le passé. C'est assigner des limites bien étroites à la satisfaction qu'on peut tirer des choses, que d'en borner la jouissance au présent; l'avenir, comme le passé, nous procure le plaisir, l'un de l'attente, l'autre du souvenir; mais l'un est encore incertain, et peut ne pas se réaliser; l'autre ne peut pas ne point avoir été. Quelle est donc cette fureur de laisser échapper le plus certain? Savourons à loisir nos jouissances passées : pourvu que notre àme n'ait pas été un vase sans fond et qui les laissait échapper à mesure qu'il les recevait. Il y a des exemples sans nombre de gens qui, sans verser une larme, ont fait les obsèques d'un fils enlevé dans la fleur de la jeunesse; qui du bûcher se sont rendus au sénat, à leurs fonctions publiques, et se sont occupés sur-le-champ d'objets étrangers à leur douleur. Et ils avaient raison : d'abord, les lamentations sont inutiles, puisqu'elles ne changent rien aux événements. En second lieu, il y a de l'injustice à se plaindre d'un malheur, qui, pour n'être arrivé qu'à vous, n'en est pas moins réservé à tout le monde. Puis, il y a d'autant plus de folie à se plaindre que la distance est plus petite entre le défunt et celui qui le pleure ; et ici nous devons montrer d'autant plus de résignation, que nous suivons celui que nous venons de perdre. Considérez la vitesse de ce temps si rapide : songez combien est courte la carrière que nous parcourons avec tant de vitesse; embrassez du regard cet immense cortége du genre humain, ten- dant au même but, et qui n'est interrompu que par des espaces bien petits, quelque grands qu'ils paraissent : celui que tu tiens pour perdu, a seulement pris les devants. Quelle folie, que de pleurer celui qui est parti devant vous, quand vous avez à suivre le même chemin ! N'est-ce pas pleurer, après qu'il est arrivé, un événement qu'on savait inévitable ? Ou, si l'on n'a pas songé que cet homme devait mourir, on s'en est imposé à soi-même. Pleure-t-on un événement que l'on croyait ne pas voir arriver? Se plaindre qu'un homme soit mort, c'est se plaindre qu'il ait été homme. Tous les hommes sont liés par la même loi : ils ne naissent que pour mourir. Des intervalles nous séparent, le but nous réunit. L'espace qui se trouve entre le premier et le dernier jour, est incertain et variable : à considérer les peines de la vie, il est long même pour l'enfant; sa vitesse, il est court même pour le vieillard. Rien dans tout cet espace qui ne soit danger, illusion; la tempête n'est pas plus mobile : c'est une agitation universelle, une suite perpétuelle de changements, au gré de l'inconstante fortune; et dans une telle révolution de toutes les choses humaines, il n'y a rien d'assuré que la mort. Cependant tout le monde se plaint du seul événement qui ne trompe personne. Mais il est mort enfant! - Je ne vais pas jusqu'à dire que le plus heureux est celui qui est débarrassé de la vie : prenons un homme qui est parvenu à la vieillesse : de combien peu n'a-t-il point dépassé votre enfant? Représentez-vous l'abîme incommensurable du temps, embrassez l'éternité ; et cet espace que nous appelons une vie d'homme, comparons-le à l'immensité des temps, puis vous verrez combien est court cet espace que nous désirons, que nous voudrions pouvoir prolonger. Sur ce temps, combien de moments sont pris par les larmes, par les inquiétudes? combien par la mort tant de fois désirée avant qu'elle vienne ? combien par les maladies et par la crainte ? combien par les années de l'enfance, de l'ignorance et de l'inutilité? De ce même espace la moitié est consacrée au sommeil. Ajoutez les travaux, les désastres, les dangers; et vous reconnaîtrez que, même dans la plus longue vie, il est peu de temps employé à vivre. Mais qui vous accordera que le plus heureux est de pouvoir arriver promptement au but, et d'achever sa route avant d'être fatigué? La vie n'est ni un bien ni un mal; c'est l'occasion de l'un et de l'autre. Ainsi votre fils n'a rien perdu que la chance qui devait plutôt tourner contre lui que pour lui. Il pouvait devenir modeste et sage, il pouvait par vos soins se former à la vertu ; mais, et cette crainte était plus fondée, il pouvait devenir trop semblable à bien d'autres. Regardez ces jeunes hommes: des plus illustres maisons que le luxe a précipités dans l'arène ; voyez-en d'autres qui, doublement impudiques, sont tour à tour agents et acteurs dans des scènes de lubricité ; pour eux, aucun jour sans crapuleuse orgie, aucun jour sans quelque infâme débauche. N'est-il pas évident qu'il y avait pour vous plus à craindre qu'à espérer ? Vous ne devez donc pas vous créer des motifs d'affliction, ni, faute de résignation, aggraver de légers inconvénients. Je ne vous exhorte pas à faire effort et à relever votre courage : je n'ai pas de vous assez mauvaise opinion, pour croire que, contre une pareille disgrâce, il vous faille appeler le secours de toute votre vertu. Ce n'est pas là une blessure douloureuse, c'est une morsure légère, et vous en faites une blessure. En vérité la philosophie vous a merveilleusement profité, si, avec une âme aussi forte, vous regrettez un marmot moins connu jusqu'alors de son père que de sa nourrice ! Quoi! est-ce que je veux vous prêcher l'insensibilité, vous persuader de marcher tête levée au convoi même de votre enfant ; vous défendre même d'avoir le coeur serré ! A Dieu ne plaise ! Il y aurait de l'inhumanité, et non de la vertu, à voir les funérailles des siens du même oeil qu'on les voyait en vie, et à ne pas être ému au premier moment de la séparation. Mais supposons que je vous le défende? il est des manifestations de douleur tout à fait spontanées : il est des larmes qui échappent à ceux même qui s'efforcent de les retenir ; leur effusion soulage le coeur. Que voulez-vous enfin ? - Laissons-les tomber, mais ne les y forçons pas : qu'elles coulent autant que la douleur les fera sortir, mais non pas autant que l'exigera le désir d'imiter les autres. N'ajoutons rien à notre affliction, et ne l'exagérons pas par l'exemple d'autrui. L'ostentation de la douleur est plus exigeante que la douleur elle-même. Combien m'en citerez-vous qui sont tristes pour eux seuls? On gémit plus haut quand on est entendu; et des gens bien silencieux et bien calmes quand ils sont livrés à eux-mêmes, se répandent, dès qu'ils ont des témoins, en lamentations nouvelles. Alors on se frappe la tête, ce qu'on aurait pu faire bien plus à son aise, quand personne n'était là pour en empêcher : alors on appelle la mort, alors on se précipite hors de son lit. Le spectateur s'éloigne, adieu la douleur. En cela, comme en maintes autres choses, nous donnons dans ce travers qui consiste à se régler sur l'exemple du grand nombre ; on se conforme non pas au devoir, mais à l'usage. On s'éloigne de la nature, on se confond parmi la foule, qui n'est une bonne autorité pour rien, et qui sur ce point comme en toutes choses est remplie d'inconséquence. Voit-elle un homme ferme au milieu de son deuil : elle l'accuse de manquer de piété et de sensibilité: en voit-elle un autre se rouler à terre et embrasser le cadavre du défunt? C'est une femmelette, un être sans énergie. Il faut donc en toutes choses prendre pour mesure la raison. Il n'est pas de plus grande sottise que de chercher dans sa tristesse un sujet de réputation, et de se faire un mérite de ses larmes. Il est des larmes que le sage peut se permettre de répandre, il en est qui tombent d'elles-mêmes. Je vais en expliquer la différence. Dès que la première annonce de quelque mort affligeante vient nous frapper, ou lorsque nous tenons le corps qui de nos embrassements va passer dans les flammes et le bûcher, la force de nature nous arrache des larmes : la révolution que le choc de la douleur imprime à tout notre être, se manifeste également dans nos yeux où elle excite une compression qui provoque les pleurs : ce sont là les larmes qui s'échappent par une pression involontaire. Il en est d'autres auxquelles nous donnons cours, quand le souvenir de celui que nous avons perdu se présente à notre esprit : et cette tristesse n'est pas sans quelque douceur, quand nous nous rappelons leurs propos pleins d'agrément, la gaîté de leur entretien, leur tendre empressement à obliger : alors nos yeux répandent comme des larmes de joie. Nous nous complaisons à ces larmes : les autres sont plus fortes que nous. Il ne faut donc pas que la considération de ceux qui nous regardent ou qui nous entourent nous fasse verser ou retenir nos larmes : qu'elles s'arrêtent ou qu'elles coulent, elles sont également honteuses lorsqu'elles sont feintes. Qu'elles viennent d'elles-mêmes; elles peuvent venir aux hommes les plus calmes et les plus rassis. Souvent elles ont pu, sans faire tort à l'autorité d'un sage, couler de ses yeux; mais dans une telle mesure que la sensibilité se conciliait avec la convenance. On peut, je le répète, obéir à la nature sans déroger à sa dignité. J'ai vu des hommes dignes de respect assister aux funérailles de leurs enfants ; leur visage portait l'empreinte de leur tendre affliction, sans donner le spectacle d'une bruyante tristesse. En eux l'on ne voyait rien qui ne fût l'expression d'une douleur véritable. La douleur a aussi sa bienséance; le sage doit l'observer; et comme en toutes choses, il est dans les larmes un terme où l'on doit s'arrêter. Les hommes de peu de raison ont seuls des transports de joie et de douleur. Subissez donc la nécessité sans murmure. Que vous est-il arrivé d'incroyable, de nouveau? Pour le convoi de combien d'hommes ne fait-on pas prix en ce moment! n'achète-t-on pas le lit funèbre ! combien n'y aura-t-il pas de deuils après le tien! Toutes les fois que vous vous direz : Mon fils était encore enfant, pensez aussi qu'il était homme; c'est-à-dire un être à qui rien d'assuré n'a été promis, un être que la fortune ne conduit pas toujours à la vieillesse, mais qu'elle se réserve de congédier au point de sa carrière qu'elle juge convenable. Au reste, parlez souvent de lui, et donnez à sa mémoire tout autant de louanges que vous pourrez : son souvenir vous reviendra encore plus volontiers à l'esprit, s'il n'est pas accompagné de tristesse. Personne ne se plaît à la société d'un homme triste, à plus forte raison à la tristesse. Si vous avez pris plaisir à écouter ses propos et ses saillies enfantines, aimez à vous les rappeler: dites-vous hardiment qu'il aurait pu remplir toutes les espérances que rêvait votre prévention paternelle. Oublier les siens, ensevelir leur mémoire dans le même tombeau que leur cadavre, les pleurer sans mesure, pour ensuite s'en souvenir à peine, est d'un homme insensible. C'est ainsi que les oiseaux, que les bêtes sauvages aiment leurs petits : leur tendresse pour eux est violente, et pour ainsi dire furieuse, mais elle s'évanouit entièrement sitôt qu'elles les ont perdus. Une pareille conduite ne convient pas à un sage : qu'il conserve un long souvenir; mais qu'il cesse de pleurer. Je n'approuve en aucune manière ce que dit Métrodore, qu'il est une volupté, soeur de la tristesse; et qu'on doit s'y abandonner dans les moments d'affliction. Je vais citer les propres paroles de Métrodore, tirées de sa première Lettre à sa soeur: g-Estin g-gar g-tis {g-lupehs g-suggenehs} g-hehdoneh, g-hehn g-kunehgetein g-kata g-touton g-ton g-kairon. Je ne suis nullement embarrasé du jugement que vous en porterez. Qu'y a-t-il en effet de plus honteux, que de chercher du plaisir dans sa douleur; je dis plus, de convertir sa douleur en plaisir, et de demander même à ses larmes une source de jouissance? Ce sont pourtant là les philosophes qui nous reprochent une sévérité excessive, et nous accusent de prêcher l'insensibilité, parce que nous disons qu'il faut ou ne pas laisser pénétrer la douleur dans notre âme, ou l'en bannir au plus tôt. Qu'on me dise enfin quel est le plus incroyable et le plus inhumain, de ne point sentir de douleur en perdant un ami, ou de s'attacher à trouver du plaisir dans sa douleur même? Pour nous, ce que nous prescrivons est conforme à l'honnêteté : quand notre affliction aura donné cours à quelques larmes, et jeté, pour ainsi dire, sa première ébullition, il ne faut pas, disons-nous, livrer son àme à la douleur; et vous, vous dites que même à la tristesse il faut mêler le plaisir! C'est ainsi qu'avec des friandises nous consolons les enfants ; c'est ainsi qu'une nourrice apaise son nourrisson en faisant couler du lait dans sa bouche. Quoi! même dans le moment où votre fils est sur le bûcher, où votre ami rend le dernier soupir, vous voulez que le plaisir ne cesse pas pour vous, et que le deuil même vous procure une douce sensation. Lequel est le plus honnête, de bannir la douleur de l'âme, ou à la douleur même de mêler le plaisir? Que dis-je, l'y mêler? c'est le tirer de la douleur même. Il est, dit-il, une volupté soeur de la tristesse. - Un tel mot, il nous est permis de le dire, mais non pas à vous. Vous ne connaissez qu'un seul bien, le plaisir; qu'un seul mal, la douleur. Quelle alliance possible entre le bien et le mal? Mais admettons-en la possibilité, la circonstance même viendrait l'exclure. Quoi, nous aurions le temps de scruter notre douleur elle-même pour y chercher quelque chose de doux et de voluptueux. Il est des remèdes salutaires à certaines parties du corps qui, appliqués à d'autres parties, deviendraient sales et inconvenants; et telle application qui pourrait être faite ailleurs, sans blesser la pudeur, devient déshonnête selon la place de la blessure. N'avez-vous pas honte de guérir votre affliction par la volupté? Il faut à une telle blessure un traitement plus sérieux. Dites plutôt qu'aucun sentiment de mal ne parvient à celui qui n'est plus : autrement il vivrait encore. Rien ne peut blesser celui qui n'est rien : s'il se sent blessé, il vit. De quoi le plaignez-vous ? de n'être plus, ou d'être encore? Or, il ne peut éprouver aucun tourment de n'être pas; y a-t-il sentiment pour qui n'est point? Ce n'est pas non plus pour lui un tourment d'exister, car il échappe au plus grand inconvénient de la mort, qui est de ne pas être. Disons-le aussi à celui qui pleure et regrette de voir son fils enlevé à l'entrée de la vie. Nous tous, à comparer la brièveté de la vie à l'immensité du temps, nous tous, jeunes et vieux, sommes au même point. Le peu qui nous revient sur la totalité des temps est moindre que l'on ne saurait dire, puisqu'une si petite portion en est au moins une partie ; le point où nous vivons, n'est presque rien, et cependant en fait une grande étendue. Je vous adresse ces réflexions : ce n'est pas que vous puissiez tirer profit d'un remède que je vous offre si tardivement: je n'ai pas oublié que je vous ai dit de vive voix tout ce que je vous marque dans cette lettre. Mon but est de vous punir de ce léger écart qui vous a fait sortir un moment de vous-même; de vous exhorter à vous armer à l'avenir de fermeté contre la fortune, et à prévoir ses coups, non comme possibles, mais comme inévitables. lettre suivante : jugement sur le philosophe papirius fabianus les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
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