La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

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il y a toujours eu des méchants







[16,97] XCVII. IL Y A TOUJOURS EU DES MÉCHANTS.
DU PROCÈS DE CLODIUS. DE LA FORCE DE LA CONSCIENCE.

C'est une erreur, mon cher Lucilius, de regarder comme
un vice particulier à notre siècle le luxe, l'oubli des bonnes
pratiques, et tous ces déréglements dont chacun se plait à
accuser le temps présent. Ce sont les vices des hommes et non
des temps : aucune époque n'a été exempte de fautes. Et si
vous vouliez comparer la licence de chaque siècle, je le dis à
regret, jamais le vice ne s'est montré plus à découvert que
sous les yeux de Caton. Croira-t-on que l'argent ait été pour
quelque chose dans le jugement de ce procès où Clodius était
accusé d'avoir ostensiblement commis un adultère avec l'épouse
de César, en profanation des rites de ce sacrifice qui se célèbre,
dit-on, pour le salut du peuple romain ; de ce sacrifice d'où
tous les hommes sont si rigoureusement exclus, qu'on voile
jusqu'aux images des animaux mâles ? Et pourtant de l'argent
fut compté aux juges; et ce qui dans ce pacte fut plus honteux
encore, ils exigèrent par-dessus le marché les faveurs des
dames et des jeunes gens les plus distingués de 1a ville. Certes
le délit ne fut pas aussi coupable que l'absolution.

Accusé d'adultère, Clodius fit commettre des adultères à ses juges, et il
ne se crut assuré de l'impunité que lorsqu'il eut rendu ses juges
aussi criminels que lui. Voilà comment se passa ce procès dans
lequel, quand il n'y aurait eu d'autre frein que celui-là,
Caton fut appelé en témoignage. Je citerai les paroles mêmes
de Cicéron, parce que la chose surpasse toute croyance.

Il fit venir ses juges, leur fit des promesses, des sollicitations,
leur donna de l'argent. Mais voici encore, ô dieux immortels!
une chose plus épouvantable : des nuits à passer entre
les bras de femmes qu'ils désignèrent, la jouissance de jeunes
gens de la première distinction, qu'on dut leur amener; tel
a été, pour quelques juges, comme le pot de vin du marché
.

- A quoi bon se plaindre du prix? l'accessoire était bien
davantage. Tu veux la femme de ce jaloux? je te la procurerai.
Celle de ce richard? je la ferai coucher avec toi. Ne veux-tu
pas commettre d'adultère? alors condamne-moi, j'y consens.
Cette belle qui excite tes désirs, elle viendra dans tes bras; je
te promets une nuit de cette autre, et tu n'attendras pas ;
avant les vingt-quatre heures, tu verras l'exécution de ma promesse.

Il est plus criminel de distribuer ainsi les adultères que d'en
commettre : l'un est un hommage à leur beauté; l'autre, un
outrage. Ces juges de Clodius avaient demandé au sénat, pour
leur sûreté, une garde, qui ne leur était nécessaire que s'ils
eussent été dans l'intention de condamner; et elle leur fut
accordée. Aussi, après l'acquittement de l'accusé, Catulus leur
dit-il avec esprit: Pourquoi nous avoir demandé une garde?
Etait-ce pour protéger votre argent
?

Nonobstant toutes ces plaisanteries, il n'en fut pas moins
impuni celui qui avait été adultère avant son procès, puis entremetteur
après ; celui qui, pour se soustraire à la condamnation,
avait fait pis que pour la mériter? Pouvez-vous imaginer
une corruption plus profonde que celle de ce temps-là,
où la débauche ne put trouver de répression ni dans les
mystères de la religion, ni dans les tribunaux; où durant l'information
qui se faisait extraordinairement en vertu d'un décret
du sénat, on enchérit encore sur le crime qui était l'objet
de cette enquête ? Il s'agissait de savoir si l'on pouvait être
en sûreté après un adultère; et l'on trouva que sans adultère
on ne pouvait être en sûreté.

Voilà ce qui se passait sous les yeux de Pompée et de César, sous les yeux
de Cicéron et de Caton ; de Caton, dis-je, en présence duquel le peuple
romain témoigna qu'il ne lui était pas permis de réclamer cette partie
des jeux Floraux, où des courtisanes paraissaient nues sur le théâtre.
En conclurez-vous que les hommes d'alors étaient plus chastes dans leurs
regards que dans leurs arrêts judiciaires?

Mais ces excès se sont commis, et se commettront toujours ;
et ce ne sera jamais spontanément, mais par obéissance et par
crainte, que la corruption des villes pourra se modérer. Ne
croyez donc pas que la débauche soit, de notre temps, plus
autorisée, et les lois moins puissantes ; car notre jeunesse est
bien plus réservée qu'elle ne l'était alors qu'un accusé niait l'adultère
devant ses juges, et que les juges le confessaient devant
l'accusé; alors qu'on stipulait un adultère à commettre
pour prix d'un acquittement sur ce chef; alors que tirant ses
moyens d'influence du même vice qui l'avait conduit sur le
banc des accusés, Clodius trouvait dans le métier d'entremetleur
ses seuls moyens de défense. Qui le croirait ? un seul adultère
le faisait condamner; plusieurs adultères le firent absoudre!

Tout siècle produira des Clodius ; mais tout siècle n'aura
point des Catons. On se laisse facilement aller aux vices, parce
que l'on ne manque ni de guide ni de compagnon ; et il n'est
d'ailleurs besoin ni de l'un ni de l'autre : la route du vice ne
va pas seulement en pente, c'est un précipice. Ce qui rend la
plupart des hommes incorrigibles, c'est que dans tous les autres
métiers, une faute commise fait rougir ceux qui les exercent;
l'ouvrier qui fait une erreur en est choqué tout le premier.

Dans le métier de la vie, l'on se complaît dans ses fautes.
Le pilote ne s'applaudit pas de la submersion de son navire;
le médecin, de la mort de son malade; l'avocat, de la condamnation
de son client par sa faute : mais tout homme vicieux
trouve plaisir à l'être. L'un triomphe d'un adultère, dont la
difficulté faisait le principal attrait; l'autre s'applaudit d'une
intrigue et d'une friponnerie ; et c'est seulement quand la
fortune cesse de le favoriser que son crime commence â lui
donner des regrets. Tel est le résultat d'une mauvaise habitude.

Toutefois, pour vous convaincre qu'il y a, dans les âmes
les plus abandonnées au mal, le sentiment du bien, et que,
n'ignorant pas ce qui est déshonnête, elles s'y livrent par
négligence, remarquez que tous les hommes cachent leurs
méfaits, et quoique le succès les ait couronnés, ils jouissent des
fruits en cachant les moyens. Mais la bonne conscience aime
à se montrer, elle appelle les regards: la méchanceté craint
jusqu'aux ténèbres. C'est donc fort heureusement qu'Épicure
a dit : Il peut advenir au méchant d'être bien caché, mais
non point d'être rassuré
. Ou si vous trouvez la pensée mieux
développée de cette autre manière : Rien ne sert aux coupables
de se cacher, parce que, quand bien même ils y réussiraient,
jamais ils n'en auront l'assurance
. Oui, en effet, le crime peut être
à l'abri du châtiment, mais de la crainte, jamais.

Ainsi développée, cette pensée est-elle opposée aux principes
de notre secte? Je ne le pense pas, pourquoi? parce que le
premier et le plus grand châtiment du crime est de l'avoir
commis. En vain la fortune l'embellit de ses dons, veille à sa
sûreté, le dérobe aux lois, jamais le crime n'est impuni, parce
que le supplice du crime est le crime lui-même. Et encore ce
premier châtiment est accompagné d'un second qui n'est pas
moins terrible, c'est d'être toujours en crainte, en épouvante,
en défiance de sa sûreté. Pourquoi voudrais-je délivrer le
crime de ce supplice? pourquoi ne le laisserais-je pas en proie
à de perpétuelles appréhensions?

Il ne faut point être de l'avis d'Épicure quand il dit : Rien
n'est juste de sa nature, mais on doit éviter les mauvaises actions,
parce qu'on ne petit éviter la crainte qui les suit
. Mais
soyons de son avis, lorsqu'il dit que la conscience est le bourreau
des mauvaises actions, alors qu'une perpétuelle inquiétude
la ronge et la mine incessamment, et l'empêche même de
se fier aux garants de sa sécurité. Cela même est la preuve, o
Épicure ! que l'horreur du crime nous est naturelle; puisqu'il
n'est personne qu'il ne glace de crainte au sein même de l'impunité.
La fortune en a garanti plus d'un du châtiment, mais
pas un de la crainte. Pourquoi? parce que nous avons profondément
gravée en nous l'horreur de toute chose que la nature
condamne. Aussi le coupable qui se cache ne se croit jamais
assez bien caché, parce que sa conscience l'accuse et le dénonce
à lui-même. Le symptôme du crime est de trembler
toujours. C'eüt été pour l'humanité un grand malheur, si, avec
l'insuffisance des lois, des juges et des châtiments, prévus
dans nos codes, les méchants n'avaient, tout d'abord, à subir
ces supplices naturels et rigoureux; et si, au défaut du repentir,
ils n'avaient la crainte.


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