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[14,94] XCIV. DE L'UTILITÉ DES PRÉCEPTES. DE L'AMBITION. Cette application spéciale de la philosophie, qui donne à chacun, selon son état, les préceptes convenables, et qui, sans s'occuper de former l'homme en général, enseigne au mari comment il doit se conduire envers sa femme ; au père, comment il doit élever ses enfants; au maitre, comment il doit gouverner ses esclaves, a été seule admise par certains philosophes ; les autres branches de la philosophie, ils les ont rejetées comme s'écartant de la sphère de ce qui nous est utile: or, serait-il possible de régler une partie de la vie sans en avoir embrassé d'abord l'ensemble? Mais, d'autre part, le stoïcien Ariston regarde cette application spéciale de la philosophie comme ayant trop peu de poids pour pouvoir pénétrer jusqu'au fond du coeur. Même pour cette philosophie de préceptes spéciaux, il voit une grande utilité dans les principes généraux de la philosophie, et dans ce qui constitue l'ensemble du souverain bien. Ces principes, quiconque les a une fois bien appris et retenus, est en état de se prescrire à lui-même comment il doit agir dans chaque circonstance de la vie. Celui qui apprend à tirer de l'arc s'impose un but déterminé, et se forme la main à diriger les traits qu'il lance; quand les instructions et l'exercice lui ont donné cette habileté, il s'en sert partout où bon lui semble ; il n'a pas appris à frapper tel ou tel but, mais à frapper un but quelconque. De même, celui qui s'est formé à l'art de vivre en général, instruit sur l'ensemble, n'a pas besoin de préceptes pour chaque cas particulier. Ne lui dites pas comment il faut se conduire envers son épouse ou envers son fils, mais comment on se conduit bien ; ceci comprend la conduite envers l'épouse et les enfants. Cléanthe pense que cette philosophie spéciale n'est pas sans utilité, mais qu'elle est faible, si elle ne découle d'une théorie générale, si elle n'est fondée sur les principes généraux de la philosophie. La question se réduit donc à ces deux points : d'abord, la philosophie spéciale est-elle utile, ou non? En second lieu, suffit-elle pour former l'homme de bien? en d'autres termes, est-elle superflue; ou rend-elle superflues toutes les autres branches de la philosophie? Voici le raisonnement de ceux qui la rejettent: Si quelque objet placé devant vos yeux empêche la vision, il faut d'abord l'écarter; autrement, on perdrait sa peine en vous disant: Marchez ainsi, étendez par là votre main. De même, si quelque objet aveugle l'esprit et l'empêche de discerner l'ordre des devoirs, on vous dira vainement: Conduisez-vous ainsi avec votre père; vivez ainsi avec votre épouse. Les préceptes ne sont d'aucune utilité tant que l'inné est enveloppée des brouillards de l'erreur; ce nuage dissipé, les formes de chaque devoir se montreront nettement. Si vous procédez autrement, vous enseignez au malade ce qu'il devrait faire étant bien portant; mais vous ne lui rendez pas la santé. Vous enseignez au pauvre à se conduire comme un riche. Comment le peut-il, tant que la pauvreté reste? Vous montrez à l'affamé ce qu'il doit faire étant repu; chassez d'abord la faim de son estomac. Je vous en dis autant de tous les vices ; il faut les écarter, et non donner des préceptes inexécutables tant que les vices subsistent. Si vous ne dissipez d'abord les préjugés qui nous travaillent, l'avare ne vous croira pas sur le bon usage qu'il doit faire de son argent, ni le poltron sur le mépris des dangers. Il faut faire comprendre à l'un qu'en soi l'argent n'est ni un bien ni un mal ; il faut lui montrer des riches très misérables. Vous prouverez à l'autre que ces maux, tant redoutés du vulgaire, ne sont pas si fort à craindre qu'on le dit communément; pas même la douleur, pas même la mort; que la mort, à laquelle nous soumet la loi de la nature, apporte souvent avec elle une grande consolation, c'est qu'elle ne revient jamais; que, quant à la douleur, elle a son remède dans la fermeté de l'âme qui rend plus léger tout ce qu'elle supporte avec énergie; que la douleur a cela de bon, qu'elle ne peut être violente quand elle dure, ni durer quand elle est violente ; qu'enfin il faut recevoir courageusement tout ce qu'ordonnent les lois immuables de l'univers. Quand, avec de tels principes, vous lui aurez fait envisager son état; quand il connaîtra que la vie heureuse n'est pas celle qui obéit à la volupté, mais à la nature; quand il aimera la vertu comme l'unique bien de l'homme; quand il fuira la honte comme l'unique mal, quand il saura que tout le reste, richesses, honneurs, santé, force, pouvoir, sont des objets indifférents qu'il ne faut compter ni parmi les biens, ni parmi les maux, il n'aura pas besoin d'un conseiller qui, dans chaque cas particulier, lui dise : Marchez ainsi ; soupez de cette façon ! voilà ce qui convient à un homme, à une femme, à un mari, à un célibataire! Les donneurs d'avis les plus empressés sont eux-mêmes hors d'état de les mettre en pratique. L'instituteur donne à son élève des préceptes de ce genre; la grand'mère en donne à son petit-fils, et le pédagogue le plus emporté moralise contre la colère. Entrez dans une école, et vous verrez ces maximes, débitées avec tant de jactance par les philosophes, servir de matière aux thèmes des enfants. Enfin, répondez-moi, vos préceptes seront-ils évidents, ou sujets à examen? Il n'est pas besoin d'avis pour les choses évidentes ; on ne croit point celui qui donne des préceptes sujets à examen : il est donc superflu de donner des préceptes. Entendez ainsi ma pensée : Si vous donnez un précepte obscur et douteux, il faudra le soutenir par une démonstration; si vous êtes obligé de le démontrer, vos preuves seront plus fortes que le précepte,et suffiront seules. Voilà comment il faut agir avec son ami, avec un concitoyen, avec un allié. - Pourquoi? - Parce que c'est justice. La théorie générale de la justice m'enseigne tout cela: j'y trouve qu'on doit rechercher l'équité pour elle-même, sans y être forcé par la crainte, ni invité par les récompenses; qu'on n'est pas juste quand on aime dans cette vertu toute autre chose qu'elle-même. Lorsque je me suis persuadé, imbu de ces vérités, que me servent des préceptes qui m'enseignent ce que je sais ? Pour qui sait, les préceptes sont superflus; insuftisants pour qui ne sait pas; car il faut lui donner, non seulement le précepte, mais le motif du précepte. Dites-moi, est-ce à celui qui a des idées justes du bien et du mal, ou à celui qui en a des idées fausses, que les préceptes seront nécessaires ? Ce dernier ne recevra de vous aucune assistance; son oreille est obstruée par le préjugé contraire à vos avis. Celui qui juge sainement de ce qu'on doit fuir ou rechercher, sait ce qu'il doit faire sans que vous ayez besoin de parler. On peut donc écarter toute cette portion de la philosophie. Il est pour nos fautes deux sources principales : ou l'esprit est perverti par des opinions fausses, ou, sans en être maitrisé, il est prêt à s'y abandonner; et bientôt, cédant à l'apparence, il se laisse corrompre. Ainsi nous devons, ou guérir radicalement l'esprit malade et le débarrasser du vice, ou nous emparer de lui tandis que, tout en penchant vers le mal, il est encore libre. Les principes généraux de la philosophie atteignent l'un et l'autre but; vos préceptes spéciaux ne servent donc à rien. De plus, si nous donnons des préceptes dans chaque cas particulier, c'est une affaire sans fin. Car il faudra des préceptes différents, et pour le prêteur sur gages, et pour l'agriculteur, et pour le marchand, et pour le courtisan, et pour celui qui doit aimer ses égaux, et pour celui qui doit aimer ses inférieurs. A un mari, vous direz comment il doit vivre avec une épouse qu'il a prise vierge, avec celle qu'il a prise veuve, avec une riche, avec une pauvre. Ne pensez-vous pas qu'il y a quelque différence entre une épouse stérile et une épouse féconde, entre une àgée et une jeune, entre une qui est mère et une qui est belle-mère? Nous ne pouvons embrasser tous les cas, et cependant chacun veut des préceptes à part. Or, les lois de la philosophie sont brèves et embrassent tout. Ajoutez maintenant que les préceptes du sage doivent être précis et positifs ; ce qui ne peut se définir est en dehors de la philosoplie, qui connaît les limites propres à chaque objet. Il faut donc écarter cette philosophie qui consiste en préceptes, parce qu'elle ne peut donner à tous ce qu'elle promet à quelques-uns ; or, la sagesse s'adresse à tous les hommes. Entre la folie publique et cette aliénation mentale que l'on confie aux soins des médecins, la seule différence, c'est que cette dernière a pour principe la maladie, l'autre les préjugés. Dans le premier cas, la démence est causée par le dérangement des organes; dans le second, il y a maladie de l'esprit. Celui qui s'aviserait de donner à un homme en démence des préceptes sur la manière de parler, de marcher, de se conduire, soit en public, soit en particulier, serait assurément plus fou que celui qu'il voudrait morigéner. C'est la bile noire qu'il faut guérir, c'est la cause de la folie qu'il faut chasser. Le même procédé doit être appliqué à cette autre folie de l'esprit, il faut commencer par la dissiper; autrement, vos avis ne seront qu'un vain son qui frappera l'air. Voilà les objections que fait Ariston. - Nous lui répondrons article par article; et nous réfuterons d'abord son argument tiré de la comparaison d'un objet qui, placé devant l'oeil et empêchant la vision, doit être écarté. J'avoue que l'homme dans ce cas n'a pas besoin de préceptes pour voir, mais d'un remède qui lui éclaircisse la vue et qui la dégage du corps étranger qui empêche son action. Voir est pour nous un avantage naturel : on nous en rend l'usage en écartant l'obstacle qui nous empêche de voir. Mais ce qui constitue chaque devoir, la nature ne l'enseigne point. En second lieu, l'homme que l'on vient de guérir d'une fluxion ne peut pas, aussitôt qu'il vient de recouvrer la vue, la rendre à d'autres. Celui qu'on a délivré du mal moral peut en délivrer autrui. Il n'est pas besoin d'exhortations ni même de conseils pour que l'oeil juge des couleurs; sans qu'on l'avertisse, il saura distinguer le blanc du noir ; mais l'esprit a besoin de beaucoup de préceptes pour discerner ce qu'il doit faire dans la vie. Pourtant le médecin ne se contente pas de guérir ceux qui ont mal aux yeux; il leur donne aussi des avis. N'allez pas, dit-il, exposer trop tôt un organe faible à une lumière trop vive: passez d'abord des ténèbres à un demi-jour; puis osez davantage, et accoutumez-vous graduellement à supporter l'éclat de la lumière. Ne vous mettez pas à l'étude après avoir mangé; ne forcez pas vos yeux, quand ils sont encore pleins et gonflés; évitez un courant d'air et l'impression du froid sur le visage. Ces préceptes, et autres semblables, ne sont pas moins utiles que les médicaments : la médecine joint donc les avis aux remèdes. L'erreur, dit encore Arislon, est la cause de nos fautes : les préceptes ne nous ôtent pas l'erreur; ils ne déracinent pas les opinions fausses sur le bien et sur le mal. Je l'avoue : les préceptes seuls ne sont point assez efficaces pour écarter les préjugés; mais il ne s'ensuit pas que joints à d'autres secours ils soient inutiles. D'abord ils rafraîchissent la mémoire; puis ce qu'on ne voyait que confusément dans son ensemble, se montre, envisagé dans ses détails, plus distinctement. D'après votre système, vous pourriez dire aussi que les consolations et les exhortations sont superflues; or, elles ne le sont pas ; donc les avis ne le sont pas non plus. - Quelle folie, dit Ariston, de donner des préceptes à un malade sur ce qu'il devrait faire s'il se portait bien, au lieu de lui rendre la santé sans laquelle vos préceptes sont inutiles! - Quoi! n'y a-t-il pas des préceptes communs au malade et à celui qui est bien portant ? Par exemple, de ne pas manger gloutonnement, d'éviter la fatigue. Il est aussi des préceptes communs au pauvre et au riche. - Guérissez, dit-il, l'avarice, et vous n'aurez plus besoin d'avertir le pauvre ou le riche, l'avidité de l'un et de l'autre étant domptée. D'ailleurs, n'y a-t-il pas de différence entre ne pas désirer l'argent, et savoir en faire usage ? Les avares ne savent pas plus se borner dans leur parcimonie que ceux qui ne sont point avares dans leurs dépenses. - Bannissez les erreurs, continue Ariston, et les préceptes sont superflus. - Assertion fausse. Car supposez que l'avarice soit devenue moins serrée, le luxe modéré, la témérité soumise au frein, la lâcheté docile à l'éperon; même après avoir écarté ces vices, il nous faudra encore apprendre ce que nous devons faire: et de quelle façon. - Les préceptes, dit-il, ne feront rien, s'ils attaquent des vices dans toute leur force. La médecine ne guérit pas non plus des maladies incurables; elle ne laisse pas d'agir pour remédier à certains maux, pour en soulager d'autres. La philosophie entière, en rassemblant toutes ses forces, ne saurait extirper de l'àme un mal endurci, enraciné par l'âge; mais de ce qu'elle ne guérit pas tout, il ne s'ensuit pas qu'elle ne guérisse rien. Que sert, dit Ariston, de nous montrer ce qui est évident? - Beaucoup ; car parfois nous savons, mais l'attention nous manque; les avertissements ne nous instruisent pas, mais ils réveillent l'attention, ils entretiennent la mémoire; ils ne permettent pas d'oublier. Il y a mille objets devant lesquels nous passons sans les voir ; avertir, c'est une manière d'exhorter: souvent même l'esprit se dissimule les choses les plus évidentes; il est donc convenable de lui inculquer la connaissance des choses les plus connues. C'est ici le cas de rappeler ce mot de Calvus plaidant contre Valinius : Vous savez qu'il y a eu brigue, et tout le monde sait que vous le savez. De même, vous savez qu'il faut cultiver religieusement l'amitié; vous le savez, mais vous ne le faites pas. Vous savez qu'imposer la chasteté à votre épouse, tandis que vous séduisez la femme d'autrui, c'est être injuste; vous savez que si la vôtre ne doit pas avoir d'amant, vous ne devez pas avoir de maitresse ; vous le savez, mais n'en tenez nul compte. Il faut donc fréquemment vous rafraîchir la mémoire: car ces connaissances ne doivent pas être tenues en réserve; il faut les avoir sous la main. Toutes ces vérités salutaires doivent être souvent traitées, souvent présentées : il ne suffit pas qu'elles soient connues, il faut qu'elles soient toujours disponibles. Ajoutez encore que, par cette méthode, les choses évidentes deviennent encore plus manifestes. Si vos préceptes sont douteux, dit Ariston, il faudra les démontrer; de sorte que la réforme résultera, non des préceptes, mais de leur démonstration. Et la personne du conseiller ne fait-elle pas autorité, quelquefois même sans preuves? C'est ainsi que les réponses des jurisconsultes nous sont utiles, même sans qu'ils en déduisent les motifs. En outre, les préceptes ont beaucoup de poids en eux-mêmes, s'ils sont contenus dans un vers, ou resserrés dans une phrase courte et sentencieuse. Telles sont ces maximes de Caton : Achetez, non ce qui vous est utile, mais ce qui vous est nécessaire. Ce qui est inutile, ne coûtât-il qu'un as, est encore trop cher. Tels encore ces oracles, et autres semblables : Soyez avare du temps. Connaissez-vous ! Irez-vous demander des preuves qand on vous citera: L'oubli est le remède des injures. La fortune favorise l'audace. Le paresseux nuit à son propre bien. Ces maximes n'ont pas besoin d'avocat pour les défendre: elles vont à l'âme, et nous profitent par leur force naturelle. Les âmes portent en elles les semences de tous les sentiments honnêtes; les admonitions les développent, comme l'étincelle, réveillée par un léger souffle, laisse échapper le feu qu'elle contient. La vertu, pour se réveiller, n'a besoin que d'un signe, d'une impulsion donnée. De plus, certaines vérités, quoiqu'elles se trouvent dans l'âme, ne se présentent que lorsqu'elles sont formulées par des paroles. D'autres sont éparses et disséminées; l'âme ne peut les rassembler sans se donner quelque exercice. Il faut donc les réunir, les classer, pour leur imprimer plus de force, et pour qu'elles servent mieux l'entendement. Autrement, si les préceptes sont inutiles, il faut supprimer toute éducation et s'en tenir à la nature. Ceux qui parlent ainsi ne considèrent pas que les uns ont l'esprit vif et pénétrant; les autres, lent et obtus; et qu'ainsi les uns ont plus de sagacité que les autres. L'énergie de l'esprit qui s'alimente et s'accroît par l'influence des préceptes, ajoute aussi de nouveaux. motifs de conviction à ceux que l'on a déjà, et rectifie les idées fausses. Si vous n'avez avant tout de bons principes, dit Ariston, de quelle utilité les avertissements seront-ils pour votre âme esclave du vice? - Ils lui seront utiles, en l'en débarrassant; car le germe de son bon naturel n'est pas détruit, il n'est qu'enfoui et comprimé: il fait effort pour se relever, et veut résister au mal ; s'il trouve un secours et l'assistance des préceptes, il recouvre sa vigueur, pourvu toutefois que la contagion, malgré sa continuité, n'ait fait que l'infecter, sans le tuer tout à fait. Dans ce cas, la philosophie, avec toutes ses règles, avec toutes ses forces, ne lui rendra pas la vie. Enfin, quelle différence y a-t-il entre les principes et les préceptes de la philosophie, sinon que les principes sont des préceptes généraux? Préceptes et principes commandent, mais les uns en général, les autres d'une manière spéciale. Quand un homme, dit-on encore, a des principes honnêtes et droits, les avertissements sont pour lui superflus. Nullement; car, encore bien qu'il ait appris à faire ce qu'il doit, il ne le discerne pas encore assez nettement. Eu effet, ce ne sont pas seulement nos passions qui nous empêchent de faire des actions dignes d'éloges, mais encore notre ignorance de ce qu'exige de nous chaque cas particulier. Nous avons quelquefois un esprit bien réglé, mais paresseux et encore trop peu exercé pour trouver la route des devoirs; le précepte nous l'enseigne. Chassez, dit Ariston, les idées fausses du bien et du mal; en leur place mettez des notions vraies, et les préceptes n'auront plus rien à faire. Il n'est pas douteux que, par cette méthode, on ne puisse régler l'esprit; mais ce n'est pas la seule. Quand on aura établi, par de bons arguments, en quoi consistent le bien et le mal, il restera encore la part des préceptes; la prudence et la justice consistent dans la pratique des devoirs, et c'est par les préceptes que sont réglés les devoirs. En outre, nos jugements mêmes sur le bien et sur le mal se fortifient par la pratique des devoirs vers lesquels nous guident les préceptes; car les préceptes sont toujours d'accord avec les principes; on ne peut établir ceux-ci, sans que ceux-là en soient la conséquence : tel est leur ordre nécessaire, et le principe marche toujours avant le précepte. Les préceptes sont innombrables, dit Ariston. C'est faux; les préceptes importants et nécessaires ne sont point innombrables. - Il n'y a entre eux que de légères différences de temps, de lieux et de personnes; et même toutes ces nuances peuvent se trouver comprises dans les préceptes généraux. Personne, continue le même philosophe, ne guérit la folie par des préceptes; donc ils ne guériront pas davantage la méchanceté. - C'est assimiler deux choses différentes. En guérissant la folie, nous rendons la santé; mais en délivrant un esprit des préjugés, on ne lui donne pas de suite le discernement pour bien agir; mais le lui donnerait-on, les avis n'en fortifieront pas moins le jugement qu'on doit porter sur ce qui est bien ou mal. Il est encore faux de dire que les préceptes ne servent point aux hommes en démence; ils ne servent point seuls, mais ils contribuent à la guérison. Souvent on a vu les menaces, les châtiments contenir les insensés; je ne parle que de ceux dont l'intelligence est ébranlée, sans être entièrement perdue. Les lois, dit-on, ne nous font pas faire ce que nous devons; et que sont les lois, sinon vies préceptes mêlés de menaces? - D'abord, c'est précisément parce qu'elles menacent, que les lois ne persuadent pas; mais les préceptes ne contraignent pas, ils cherchent à persuader. Ensuite les lois nous détournent du crime, les préceptes nous exhortent au devoir. Ajoutez à cela que les lois aussi servent aux bonnes moeurs, surtout quand non seulement elles commandent, mais encore qu'elles instruisent. En ce point je diffère de Posidonius, qui s'exprime ainsi : Je n'approuve point les principes mis devant les Lois de Platon. Il faut qu'une loi soit brève, pour que les ignorants la retiennent plus aisément. Comme un oracle céleste, je veux qu'elle ordonne, et non qu'elle discute. Je ne trouve rien de plus froid, rien de plus inepte qu'une loi avec un préambule. Avertissez-moi; dites-moi ce que vous voulez que je fasse. Je ne suis pas ici pour apprendre, mais pour obéir. Je réponds : Les lois influent sur les moeurs, et Vous verrez toujours dans les États les mauvaises moeurs compagnes des mauvaises lois. Mais les lois, reprend Ariston, n'améliorent pas également tous les hommes! Il en est ainsi de la philosophie; mais il ne s'ensuit pas que, pour former les moeurs, elle soit inutile et sans efficacité. Or, qu'est-ce que la philosophie, sinon la loi de la vie? Mais supposons que les lois n'influent pas sur les moeurs; il n'en faut pas conclure que les avis n'influent pas non plus sur elles. Autrement il faudra dire également que les consolations sont inutiles, aussi bien que les remontrances, les exhortations, les réprimandes et les éloges. Ce sont autant d'espèces de préceptes, et par elles l'esprit parvient à l'état le plus parfait. Rien n'insinue plus fortement la vertu dans les coeurs, rien ne ramène plus énergiquement au droit sentier ceux qui chancellent et penchent vers le mal, que le commerce des hommes vertueux. Leur entretien pénètre insensiblement notre âme les entendre souvent, les voir souvent, produit l'effet de préceptes. Oui, j'aime à le dire, la seule approche des sages nous fait du bien; et le silence même d'un grand homme n'est pas sans profit pour nous. Il ne m'est pas si facile de vous dire comment je profite que de sentir que j'ai profité. Certains animalcules, est-il dit dans le Phédon, font une piqûre qui ne se sent pas, tant leur dard est délié et nous déguise le danger! La tumeur manifeste la piqûre, et dans la tumeur même la blessure est, imperceptible : emblème du commerce des sages : vous n'apercevez ni comment ni quand il vous fera du bien; vous sentirez qu'il vous en aura fait. A quoi tend ce discours? direz-vous. A ceci : les bons préceptes, s'ils sont souvent présents à votre esprit, vous feront autant de bien que les bons exemples. Pythagore dit que l'âme se modifie quand on entre dans les temples, quand on voit de près les images des dieux, et qu'on attend la réponse de quelque oracle. Et qui pourrait nier que certains préceptes ne frappent, d'une manière efficace, même les plus ignorants? Par exemple ces maximès concises, mais d'un grand poids : --- Rien de trop ! L' avare d'aucun gain n'est jamais rassasié. Attends d'autrui ce que tu fais aux autres. Ces maximes portent coup; nul ne doute ni ne songe à demander pourquoi? tant la vérité nous entraine, sans avoir besoin de donner de raisons. Si le respect impose un frein aux passions ou réprime les vices, pourquoi les avis n'en feraient-ils pas autant? Si le châtiment nous fait rougir, pourquoi les avis ne produiraient-ils pas le même effet, même lorsqu'on s'en tient à des préceptes tout nus? Ils sont pourtant plus efficaces et pénètrent plus avant, quand les raisons arrivent à l'appui des préceptes, quand on fait voir pourquoi il faut agir de telle ou telle sorte, et quel avantage doit résulter pour celui qui dans la pratique se conforme aux préceptes et leur obéit. Si les commandements sont utiles, les avis le seront aussi ; or les commandements sont utiles ; donc il en est de même des avis. La vertu se partage en deux branches distinctes, la contemplation du vrai et la pratique; par l'étude on acquiert la partie contemplative; la pratique résulte des avis. La vertu s'exerce et se manifeste par de bonnes oeuvres ; or, si les conseils sont utiles à celui qui doit agir, les avertissements lui serviront pareillement. Conséquemment, si les bonnes actions sont nécessaires à la vertu, et que les avis dirigent les bonnes oeuvres, les avis sont nécessaires. Deux choses principalement donnent de la vigueur à l'âme, la conviction de la vérité et la confiance; les avis produisent l'une et l'autre. Car on y croit, et, cette conviction établie, l'âme conçoit de l'énergie et se remplit de confiance; les avis ne sont donc pas superflus. M. Agrippa, homme d'un esprit vigoureux, et, entre tous ceux que les guerres civiles rendirent illustres et puissants, le seul que le peuple estimât heureux, disait souvent qu'il devait beaucoup à cette maxime: Par la concorde, les plus petits établissements s'augmentent; la discorde renverse les plus grands. Cette maxime, disait-il, l'avait rendu excellent frère et excellent ami. Si des sentences de ce genre améliorent l'esprit qui se les rend familières, pourquoi cette portion de la philosophie, qui se compose de préceptes analogues, n'en ferait-elle pas autant? Une partie de la vertu consiste dans la théorie, une autre dans la pratique. Il faut d'abord apprendre, puis confirmer par des actes ce que vous avez appris. S'il en est ainsi, non seulement les principes philosophiques sont utiles, mais aussi les préceptes, qui, semblables à des édits, répriment et enchaînent nos appétits. La philosophie, dit-on, comprend deux choses, la science et l'état de l'âme. Car celui qui s'est instruit de ce qu'il faut faire ou éviter, n'est pas encore sage, tant que son âme n'a pas pris la forme et la couleur de ce qu'il a appris. Cette troisième partie dont nous parlons, laquelle consiste en préceptes, procède des deux premières, des principes généraux et de l'état de l'âme : donc elle est superflue pour guider à la vertu parfaite, puisque les deux autres suffisent. Ainsi l'on pourra dire que la consolation est superflue; car elle a la même origine : on en pourra dire autant de l'exhortation, du conseil, et même de l'argumentation , car l'argumentation procède aussi de l'état vigoureux d'une âme bien réglée. Mais quoique les divers moyens, dont je viens de faire mention, proviennent de l'état de l'âme, le meilleur état de l'âme procède des principes et des préceptes. Ensuite ce que vous dites est le propre de l'homme déjà parfait et parvenu au sommet de la félicité humaine. Or, on y parvient lentement. En attendant, il faut à l'homme, encore imparfait, mais en progrès, montrer le chemin qu'il doit suivre et comment il doit agir. Petit-être ce chemin sera-t-il, sans le secours des avertissements, découvert par la seule sagesse qui a déjà conduit l'âme au point de ne pouvoir faire un pas sans aller droit. Cependant les esprits les plus faibles ont besoin d'un guide qui les précède, et qui leur dise: Évitez ceci, faites cela. De plus, l'homme qui attend le moment où par lui-même il saura ce qu'il y a de mieux à faire, s'égarera avant de l'apprendre, et son erreur l'empêchera d'arriver à ce point de perfection où il pourrait se suffire à lui-même. Il faut donc le diriger encore, même lorsqu'il commence à pouvoir se diriger. Les enfants apprennent à écrire d'après un modèle; une main étrangère tient leurs doigts, et les guide sur des lettres déjà tracées; ensuite on leur enjoint d'imiter le modèle placé devant leurs yeux, et de corriger leur copie d'après cet exemple. C'est ainsi que notre âme, instruite d'après un modèle, trouve la leçon plus facile. Voilà par quels arguments on prouve que cette partie de la philosophie n'est pas superflue. On demande ensuite, si elle suffit seule pour former le sage. Nous traiterons cette question un autre jour. En attendant, sans argumenter davantage, n'est-il pas clair qu'il nous faut un tuteur qui nous donne des préceptes contraires à ceux du peuple? Nulle parole n'arrive impunément à nos oreilles. Et ceux qui font des voeux pour nous, et ceux qui en font contre nous, nous nuisent pareillement: car la malédiction des uns nous inspire des terreurs mal fondées, et l'affection des autres, tout en nous souhaitant du bien, égare notre esprit. Elle porte notre attention sur des biens éloignés, incertains, errants, quand nous pouvons tirer le bonheur de notre propre fonds. On ne nous laisse vraiment pas la liberté de marcher droit. Nous sommes détournés de la bonne route par nos parents, nous le sommes par nos esclaves; nul ne se trompe à son seul détriment; sa démence est une contagion qu'il répand sur ses voisins, et ils lui rendent la pareille. C'est pour cela qu'on voit dans les particuliers les vices du peuple entier, parce que c'est le peuple qui les a donnés; en rendant chacun pire, il est devenu pire lui-même; de là cet amas énorme de méchanceté composé de ce que dans chacun l'on recomtait de plus mauvais. Ayons donc un gardien qui, de temps en temps, nous tire par l'oreille, qui fasse justice des vains préjugés, et proteste contre ce que loue le vulgaire. C'est se tromper que de croire que les vices naissent avec nous : ils nous sont survenus, ils nous ont été inculqués. Réprimons donc, par de fréquents avis, les préjugés qu'on proclame autour de nous. La nature ne nous a prédisposés à aucun vice; nous sommes sortis de ses mains vertueux et libres. Elle n'a placé en évidence rien qui pût exciter notre avarice; elle a mis sous nos pieds l'or et l'argent; elle nous a fait écraser et fouler tous ces métaux pour lesquels on nous foule et l'on nous écrase. Elle nous a tourné la face vers le ciel, afin qu'en levant la tète nous puissions voir tout ce qu'elle a fait de magnifique et d'admirable: le lever, le coucher des astres, la rotation rapide du monde qui, pendant le jour, nous donne le spectacle de la terre, pendant la nuit, celui du ciel; la marche des étoiles, lente, si l'on envisage la totalité de la sphère, très rapide, si l'on considère les espaces immenses qu'elles parcourent avec une vitesse constante; les éclipses du soleil et de la lune en opposition réciproque; enfin d'autres phénomènes, non moins dignes d'admiration, soit qu'ils se manifestent suivant un ordre régulier, soit qu'ils apparaissent produits par des causes cachées, comme les traînées de feu pendant la nuit, les éclairs qui, sans coup et sans bruit, entr'ouvrent la voûte céleste, les gerbes, les colonnes et autres météores ignés. Voilà le grand spectacle que la nature a mis au-dessus de nos têtes: mais l'or et l'argent, puis le fer que l'or et l'argent ne laissent jamais en paix, elle les a cachés comme des objets funestes qu'on ne pouvait nous confier sans inconvénient. C'est nous qui avons exhumé et produit à la lumière ces causes de nos combats. Nous avons creusé la terre, nous en avons soulevé les masses, pour en tirer les motifs et les instruments de nos dangers; nous avons fait la fortune arbitre de nos maux; et nous ne rougissons pas de mettre au plus haut rang des choses qui étaient enfouies au plus profond de la terre. Voulez-vous savoir combien vos yeux sont déçus par un faux éclat? Rien de plus sale, rien de plus obscur que ces métaux, tant qu'ils gisent plongés et enveloppés dans leur fange. Comment ne le seraient-ils pas, quand on les extrait à travers les ténèbres d'interminables souterrains? Rien de plus hideux, tandis qu'on les fabrique et qu'on les sépare de leur lie. Enfin considérez les ouvriers dont les mains purgent d'impuretés cette espèce de terre informe et stérile, vous verrez de quelle suie ils sont souillés. Mais ces métaux eux-mêmes souillent encore plus les àmes que les corps; le possesseur en est plus sali que l'ouvrier. Il est donc nécessaire d'être averti, et d'appeler au secours de nos bonnes intentions quelque sage conseiller qui, parmi tout ce bruit tumultueux de fausses opinions, fasse au moins entendre sa voix. Et quelle sera cette voix? celle qui, à vos oreilles assourdies de vaines clameurs, viendra doucement murmurer des avis salutaires, et vous dira: Vous n'avez pas lieu de porter envie à ceux que le peuple appelle grands et heureux; il ne faut pas que ces applaudissements troublent l'harmonie et le calme de votre âme; il ne faut pas prendre en dégoût votre position tranquille à l'aspect de cet homme entouré de faisceaux et orné de la pourpre; ne croyez pas celui pour qui on écarte la foule, plus heureux que vous, qu'un licteur repousse du chemin. Si vous voulez exercer un empire utile à vous-même, et qui ne soit incommode à personne, écartez vos vices. On voit beaucoup d'hommes porter la flamme dans les villes, renverser des remparts qu'avaient trouvés inexpugnables l'action de plusieurs siècles et les bras des guerriers pendant maintes générations; élever des montagnes de terre au niveau des citadelles, et, à l'aide du bélier et d'autres machines de guerre, ébranler des murs merveilleux par leur hauteur; chasser devant eux des armées, presser vigoureusement des ennemis en fuite, et, tout couverts du sang des peuples, arriver jusqu'à l'Océan. Mais ces mêmes hommes, avant de vaincre l'ennemi, avaient été vaincus par une passion. Nul n'a pu résister à leur attaque; mais eux-mêmes n'avaient résisté ni à l'ambition ni à la cruauté; et alors qu'ils semblaient chasser les populations devant eux, ces passions les chassaient devant elles. Il cédait, le malheureux Alexandre, à la fureur dont il était possédé, lorsqu'il dévastait des contrées étrangères, et cherchait des terres inconnues. Pensez-vous qu'il fût sain de tête, lui qui commença par ravager la Grèce, sa nourrice? qui à chaque cité enleva ce qu'elle avait de plus précieux? qui voulut que Lacédémone cessât d'être libre, et Athènes d'élever la voix? Non content des ruines de tant de cités que Philippe avait ou vaincues ou achetées, il va renversant çà et là d'autres villes; il porte ses armes dans tout l'univers, et nulle part sa cruauté ne s'arrête de lassitude, à l'exemple des bêtes féroces qui mordent et déchirent plus que n'exige la faim. Déjà il a englouti plusieurs royaumes en un seul ; déjà les Perses et les Grecs redoutent le même homme; déjà même des nations, que Darius n'avait point comptées sous ses lois, reçoivent de lui le joug. Il veut aller au delà de l'Océan et du soleil; il s'indigne de quitter les traces d'Hercule et de Bacchus, et de faire rebrousser chemin à ses armes victorieuses ; il va faire violence à la nature. Ce n'est pas qu'il veuille avancer; mais il ne peut s'arrêter, semblable aux corps graves qui, une fois lancés, ne cessent d'aller que lorsqu'ils gisent sur la terre. Et Pompée lui-même, ce n'était ni le courage, ni la raison qui lui conseillait les guerres étrangères ou civiles ; c'était l'amour insensé d'une fausse grandeur. C'est cette passion qui l'envovait tantôt en Espagne attaquer Sertorius, tantôt acculer, traquer les pirates et pacifier les mers : tels étaient les prétextes dont il se servait pour prolonger sa puissance. Quel motif l'entraîna, et en Afrique, et au septentrion; et contre Mithridate, et dans l'Arménie et dans tous les recoins de l'Asie? L'insatiable désir de s'agrandir, Pompée étant le seul auquel Pompée ne parût pas assez grand. Qui poussa C. César à sa perte, et en même temps à celle de la république? La vaine gloire, l'ambition, le désir immodéré de monter au plus haut rang. Il ne pouvait supporter qu'un seul homme fût au-dessus de lui, tandis que la république en avait deux au-dessus d'elle. Et C. Marius, qui fut une fois consul (car on ne lui déféra qu'un consulat; il extorqua les autres), quand il taillait en pièces les Teutons et les Cimbres ; quand, à travers les déserts de l'Afrique, il poursuivait Jugurtha fugitif, pensez-vous que ce fût par un instinct de valeur qu'il cherchât tous ces dangers? Marius guidait son armée; l'ambition guidait Marius. Tandis qu'ils bouleversaient le monde, ces hommes étaient bouleversés tout les premiers, semblables à ces tourbillons qui, faisant tourner ce qu'ils enlèvent, obéissent eux-mêmes à une force de rotation ; en sorte que leur choc est d'autant plus violent, qu'ils ne peuvent se maîtriser. Aussi, après avoir semé partout les désastres, ils subissent à leur tour la même influence qui a fait tout ce mal. Ne croyez pas que personne trouve sa félicité dans le malheur d'autrui. Tous ces exemples qu'on accumule sous nos yeux, dont on rebat nos oreilles, il faut les considérer sous un nouveau point de vue, et dégager notre esprit des mauvais discours dont on l'a rempli. A leur place, il faut introduire la vertu, pour qu'elle extirpe les mensonges flatteurs qui nous font haïr le vrai, pour qu'elle nous sépare du peuple auquel nous croyons trop, et nous rende à des opinions saines. Car la vraie sagesse consiste à suivre la nature, et à ressaisir la position d'où l'erreur publique nous avait écartés. On a fait beaucoup pour la sagesse, quand on a quitté ceux qui conseillent la folie, et quand on est sorti de ces assemblées où se contracte et se propage à l'envi la contagion. Voulez-vous vous convaincre de cette vérité? voyez quelle différence entre la manière dont on vit pour le peuple et celle dont on vit pour soi. Ce n'est pas que d'elle-même la solitude enseigne l'innocence, ni que la campagne soit une école de frugalité; mais dès que les témoins et les spectateurs s'éloignent, on voit se modérer les vices dont tout le plaisir est de se faire voir et de s'étaler. Se revêt-on de pourpre, pour ne se montrer à personne? Se fait-on servir dans des plats d'or un repas solitaire? Quel homme, étendu sous l'ombrage d'un arbre champêtre, a déployé pour lui seul son luxe et sa pompe? Nul n'est magnifique pour ses propres yeux, ni même pour le petit nombre de ses familiers; mais on étale l'attirail des vices en proportion de la foule des spectateurs. Ainsi le principal aiguillon de nos folies, c'est la foule des admirateurs et des témoins. Voulez-vous ôter à l'homme l'aliment de ses passions, ôtez-lui les moyens d'en faire montre. L'ambition, le luxe, le déréglement ont besoin d'un théàtre; on les guérit en les reléguant dans l'ombre. Lors donc que nous nous trouvons placés au milieu du fracas des villes, ayons à nos côtés un sage conseiller qui, en opposition à ceux qui font l'éloge des grands patrimoines, loue celui qui est riche de peu, et qui n'évalue les biens que par leur usage. Lorsqu'on exalte en sa présence le crédit et la puissance, lui préfère un loisir studieux, et vante le sage qui a quitté les objets étrangers pour rentrer en lui-même. Il nous montre ceux dont le vulgaire fait des heureux, tremblants de peur et de surprise sur ce faite d'une grandeur qui les expose à l'envie, et pensant d'eux-mêmes bien autrement que n'en pensent les autres hommes. Car ce qui aux yeux du peuple est élévation, pour eux est précipice ; aussi frémissent-ils d'effroi toutes les fois qu'ils plongent leurs regards dans l' abime ouvert sous leur grandeur. Ils songent aux revers du sort, à leur position d'autant plus glissante qu'elle est plus élevée. Ils redoutent alors ce qu'ils ont désiré, et cette félicité même qui les fait peser sur autrui, pèse sur eux plus lourdement encore. C'est alors qu'ils font l'éloge d'un doux et indépendant loisir ; ils détestent l'éclat, et au milieu de leurs prospérités, déjà pensent à la retraite. C'est alors que vous voyez des hommes philosopher par peur, et les dégoûts de la fortune dicter des conseils de Sagesse. Car il semble qu'il y ait incompatibilité entre la bonne fortune et le bon sens ; sages dans le malheur, nous valons toujours moins dans la prospérité. lettre suivante : la philosophie des préceptes ne suffit pas pour faire naitre la vertu les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
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