La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

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la vie ne doit pas être mesurée par sa durée







[14,93] XCIII. SUR LA MORT DE MÉTRONAX. LA VIE NE DOIT PAS
ÊTRE MESURÉE PAR SA DURÉE, MAIS PAR L'UTILE EMPLOI
QU'ON EN A FAIT.

Dans la lettre où vous vous plaigniez de la mort du philosophe
Métronax, comme s'il avait pu ou dû vivre plus longtemps,
je n'ai pas trouvé cette droiture que vous déployez dans toutes
vos fonctions et dans toutes les affaires; elle vous fait faute en
une chose où elle manque à tout le monde. J'ai connu maintes
gens, équitables envers les autres; mais envers les dieux, personne.

Chaque jour nous adressons au destin ces reproches:
Pourquoi celui-ci a-t-il été enlevé au milieu de sa carrière?
pourquoi cet autre est-il épargné? pourquoi prolonge-t-il une
vieillesse à charge aux autres, comme à lui-même ? - Lequel
des deux, je vous prie, trouvez-vous plus raisonnable d'obéir
à la nature, ou que la nature vous obéisse? Que vous importe
de sortir bientôt d'un lieu d'où il vous faudra toujours sortir?
Le point essentiel n'est pas de vivre longtemps, mais assez.
Or, pour vivre longtemps, vous avez besoin du destin ; pour
vivre assez, vous n'avez besoin que de vous-même. La vie est
longue, quand elle est bien remplie : or, elle l'est quand l'âme
a su s'attribuer le seul bien qui lui soit propre, quand elle s'est
assuré l'empire sur elle-même. Cet homme, qui a passé
quatre-vingts ans à rien faire, en est-il plus avancé ? Ce n'est
pas avoir vécu, mais avoir fait une halte dans la vie. Il a vécu
quatre-vingts ans! dites-moi seulement de quel jour vous
datez sa mort. - Cet autre est mort dans la fleur de l'âge ! -
Sans doute, mais il a rempli tous les devoirs d'un bon citoyen,,
d'un bon ami, d'un bon fils; il n'a jamais cessé de s'occuper
utilement: quoique son âge soit imparfait, sa vie n'en est pas
moins pleine et entière. L'autre a vécu quatre-vingts ans!
dites qu'il a été quatre-vingts ans sur la terre ! à moins que par
aventure vous n'appeliez vivre, ce que j'appelle végéter comme
les arbres.

Je vous en conjure, mon cher Lucilius, faisons en sorte que,
semblable aux diamants les plus précieux, notre vie soit d'une
grande valeur sous un petit volume : mesurons son étendue
par nos actions, et non par sa durée. Voulez-vous savoir quelle
différence il y a entre un homme plein d'énergie, qui méprise
la fortune, qui, après avoir passé par toutes les épreuves de la
vie, s'est élevé au souverain bien, et ce vieillard qui seulement
a vu s'écouler beaucoup d'années ? L'un vit encore après sa
mort; l'antre n'était plus, même avant son décès. Louons donc,
et comptons au nombre des hommes heureux celui qui a su
mette à profit le peu de temps qui était à sa disposition. Car
il a vraiment vu la lumière ; il n'a pas été confondu dans la
foule; il a vécu; il a eu la plus belle existence; quelquefois il
a eu des jours sereins; quelquefois, comme il est ordinaire,
l'éclat de sa brillante étoile ne s'est montré qu'au travers des
nuages. Ne me demandez pas le nombre de ses années ! il a
vécu; il a prolongé sa vie jusque dans la postérité, et s'est
assuré une place dans la mémoire des hommes.

Ce n'est pas à dire que je refuserais un surcroît d'années
mais je ne croirais pas qu'il manque rien au bonheur de ma
vie, si l'on en abrège la durée. Je n'ai jamais compté sur le
plus long terme qu'une avide espérance pouvait me promettre;
j'ai regardé au contraire chaque jour comme le dernier
de ma vie. Pourquoi me demander mon âge? Est-ce pour me
compter encore au nombre des plus jeunes ? J'ai mon compte.
Une petite taille n'empêche pas un homme d'être bien constitué :
ainsi, dans un court espace d'années, la vie peut être
pleine et entière. L'âge est une condition tout à fait en dehors.
La durée de ma vie ne dépend pas de moi ; mais tant qu'elle
dure, il m'appartient d'être homme de bien. Vous pouvez exiger
de moi que je ne passe point ma vie dans une honteuse
obscurité ; de vivre, et non de traverser la vie.

Vous me demandez quelle est la vie la plus étendue ? C'est
celle qui s'élève jusqu'à la sagesse ; l'homme qui en est là, a
atteint, non pas le but le plus éloigné, mais le but principal.
Alors il peut se glorifier hardiment, rendre grâces aux dieux,
et, confondu avec eux, s'attribuer à soi-même, aussi bien qu'à
la nature, l'honneur de ce qu'il a été ; et certes, on ne pourra
l'accuser de présomption : il a rendu à la nature une vie meilleure
qu'il ne l'avait reçue. Il a laissé après lui le modèle de
l'homme de bien ; il l'a montré dans toute sa perfection, dans
toute sa grandeur; s'il eût pu ajouter à ses années, ce surcroît
aurait été semblable au passé. Combien peu de temps vivons-nous !
et cependant nous avons joui de la connaissance de
toutes les choses de ce monde. Nous savons les principes constitutifs
de la nature ; l'ordre qu'elle a établi dans le monde ;
par quelles révolutions elle renouvelle l'année ; comment elle
renferme l'assemblage de tous les êtres, sans avoir d'autres
bornes qu'elle-même. Nous savons que les astres sont emportés
par un mouvement qui leur est propre ; qu'il n'y a rien d'immobile
que la terre, et que tout le reste du monde est soumis
à l'entrainement d'une continuelle vitesse. Nous savons pourquoi
la lune achève plus tôt son cours que le soleil, pourquoi,
avec une marche moins rapide, elle laisse derrière elle un
corps qui se meut plus promptement; comment elle reçoit
la lumière et comment elle la perd ; enfin ce qui nous amène
la nuit et ce qui nous ramène le jour. Il ne s'agit donc plus
que d'aller en un lieu où de plus près vous verrez ce grand
spectacle. - Et, dit le sage, ce n'est pas même cette espérance
de voir s'ouvrir pour moi un chemin vers les dieux, qui me
fait sortir du monde avec plus de constance. J'avais mérité
d'être reçu en leur compagnie, et déjà j'ai conversé avec eux ;
j'ai fait monter mon âme jusqu'à eux, et ils ont fait descendre
la leur jusqu'à moi. Supposons toutefois que je périsse entièrement,
et, qu'après la mort, il ne reste plus rien de l'homme,
je n'en ai pas moins de résolution pour entreprendre un voyage
qui n'aboutit à rien.

Il n'a pas vécu autant d'années qu'il pouvait. - Eh bien!
Ne se trouve-t-il pas des livres fort courts, qui n'en sont pas
moine estimables et utiles? Vous savez combien les Annales de
Tanusius sont assommantes, et comment on les appelle. Il
est des gens dont la vie est longue, et mérite d'être comparée
aux Annales de Tanusius. Estimez-vous plus heureux pour le
gladiatenr d'être tué au milieu qu'à la fin d'une fête publique ?
croyez-vous que, parmi cette classe d'hommes, il y en ait
d'assez follement amoureux de la vie, pour aimer mieux avoir
la gorge coupée dans le spoliaire que dans l'arène ? C'est à peu
près à la même distance que nous nous devançons les uns
les autres. La mort se jette indifféremment sur tous. Celui qui
tue suit de près celui qu'il a tué. C'est pour un moment que
nous nous tourmentons; et après tout, que nous sert d'éviter
quelque temps, ce qu'il nous est impossible d'éviter ?


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