|
|
|
[14,90] XC. ÉLOGE DE LA PHILOSOPHIE : A ELLE SEULE APPARTIENT LA GUÉRISON DE L'AME. On ne peut en douter, mon cher Lucilius, nous devons aux dieux immortels l'avantage de vivre, et à la philosophie celui de bien vivre. Or, la vie étant un moindre bienfait que le bonheur, il s'ensuit que nous devrions réellement plus à la philosophie qu'aux dieux, si la philosophie elle-même n'était un présent des dieux, qui, sans en donner la connaissance à personne, l'ont rendue accessible à tout le monde. S'ils eussent prodigué ce trésor, et que nous fussions tous sages en naissant, la sagesse aurait perdu ce qu'elle a d'excellent, et n'eût plus été qu'un avantage fortuit. Car ce qui la rend surtout précieuse et admirable, c'est qu'elle ne nous est point donnée, qu'on ne la doit qu'à soi-même, qu'on ne l'emprunte pas à d'autres. Quelle raison auriez-vous d'estimer la philosophie, si on l'obtenait comme un bienfait ? Son unique occupation est de trouver la vérité dans les choses divines et humaines. Jamais elle ne marche sans la justice, la piété, la religion, et toutes les autres vertus qui se donnent la main et forment comme une chaîne. C'est elle qui nous apprend à honorer les dieux, à chérir l'humanité, à reconnaître la souveraineté divine, à traiter les hommes en frères. Celle fraternité demeura intacte jusqu'au moment où l'avarice, rompant cette sainte société, rendit pauvres ceux-là même qu'elle avait le plus enrichis; car on cessa de tout posséder, du moment que l'on voulut posséder en propre. Les premiers des mortels et les enfants qui naquirent d'eux, n'étant pas atteints par la corruption, suivaient tout uniment la nature: ne connaissant d'autre guide qu'elle, d'autre loi que la sienne, ils obéissaient au meilleur d'entre eux. En effet, la nature indique aux êtres inférieurs qu'il faut se soumettre à ceux qui leur sont supérieurs. Parmi les brutes, la prééminence est aux animaux les plus forts ou les plus courageux. Vous ne verrez jamais à la tête du troupeau un taureau dégénéré, mais celui qui a dépassé tous les autres par sa hauteur et par sa force; dans une réunion d'éléphants, c'est le plus grand qui guide les autres : parmi les hommes, le plus éminent est le plus vertueux. C'était la supériorité morale qui déterminait le choix d'un chef: aussi bien heureuses étaient les nations où l'on n'était le plus puissant qu'autant qu'on était le plus vertueux. En effet, on peut tout ce qu'on veut, quand on ne veut que ce qu'on doit. Posidonius pense que, dans ce siècle qu'on appelle l'âge d'or, le pouvoir était entre les mains des sages; c'étaient eux qui empêchaient la violence, et défendaient le faible contre le fort ; c'étaient eux qui persuadaient ou dissuadaient ; qui indiquaient ce qui était utile ou nuisible; leur prudence pourvoyait à ce que rien ne manquât à leurs sujets; leur courage éloignait les dangers; leur bienfaisance augmentait le bien-être et embellissait l'existence de tous. La royauté était une fonction, non une dignité. On n'essayait pas sa puissance contre des hommes à qui on la devait; on n'avait ni désir ni motif de faire le mal, alors qu'on obéissait avec amour à qui commandait avec bonté; alors que la plus grande menace d'un roi méconnu était de déposer le pouvoir suprême. Mais quand les progrès des vices eurent fait dégénérer la royauté en tyrannie, il fut besoin de lois, et ce furent des sages qui commencèrent à les faire. Solon, qui fonda le gouvernement d'Athènes sur l'égalité, a pris place parmi les sept sages : Lycurgue, s'il eût vécu dans le même siècle, eût élevé à huit ce nombre sacré. On loue encore les lois de Zaleucus et de Charondas. Ce ne fut ni sur la place publique, ni dans les écoles des jurisconsultes, mais dans la retraite auguste et silencieuse de Pythagore que ces grands hommes étudièrent les lois qu'ils dictèrent à la Sicile et à l'Italie grecque. Jusque-là je suis de l'avis de Posidonius; mais je ne puis accorder que les arts qui sont d'un usage journalier à l'homme aient été inventés par les philosophes; c'est un honneur que je ne ferai jamais au travail manuel. Les hommes, dit-il, répandus çà et là, habitaient dans des tanières, dans les cavités des rochers, ou bien dans le tronc de quelques arbres creusés par le temps, quand la philosophie leur apprit à se construire des maisons. Pour moi, je pense que la philosophie n'a pas plus imaginé ces échafaudages de maisons s'élevant les unes sur les autres, et de villes pesant les unes sur les autres, qu'elle n'a inventé ces viviers où l'on enferme les poissons, pour que la gourmandise ne coure pas les risques des tempêtes, et pour qu'au milieu des plus grandes fureurs de la mer, le luxe ait ses ports assurés, où il engraisse des poissons de toute espèce. Quoi! ce serait la philosophie qui aurait enseigné aux hommes l'usage des dés, des serrures! Et qu'eût-ce été, sinon donner le signal à l'avarice? Ce serait la philosophie qui aurait suspendu ces toits menaçants sous lesquels il y a tant de danger à habiter ! comme s'il ne suffisait pas de s'abriter au hasard, de trouver, sans art et sans difficulté, quelque asile naturel pour s'y réfugier ? Croyez-moi, cet âge heureux n'avait point d'architectes. C'est avec le luxe seul que sont nés l'art d'équarrir les poutres et de diriger la scie à volonté pour diviser plus régulièrement le bois : Car les premiers mortels fendaient le bois avecdes coins. On ne construisait pas encore ces immenses salles pour les festins; et on ne voyait point des files de chariots voiturer des pins et des sapins, et faire trembler les rues sous leur poids, pour suspendre à ces édifices des lambris chargés d'or. Deux fourches placées à distance supportaient alors les habitations, et une couverture de branches et de feuilles d'arbres superposées suffisait à l'écoulement des eaux, quelque abondantes que fussent les pluies. On vivait sans crainte sous ces rustiques toits. Le chaume couvrait les hommes libres: sous le marbre et l'or habite la servitude. Je ne suis pas non plus de l'opinion de Posidonius, quand il attribue aux sages l'invention des outils de fer. Il faudrait dire que c'est à eux aussi qu'on doit l'art de prendre les botes fauves dans des piéges, de tromper les oiseaux avec la glu, et d'entourer les forêts de meutes de chiens. Toutes ces inventions sont le fruit de l'industrie humaine, et non de la sagesse. Je ne pense pas non plus que ce soient les sages qui aient découvert le fer et le cuivre, lorsque du sein de la terre, embrasée par l'incendie des forêts, jaillirent, à la surface, les veines métalliques en fusion. Pour inventer de pareilles choses, il faut s'en occuper. Je ne trouve pas non plus autant de subtilité que Posidonius dans cette question : Si le marteau fut en usage avant les tenailles. Ils sont dus tous les deux à un homme adroit et expérimenté, mais non d'un esprit remarquable ni élevé; comme du reste toutes les recherches qu'on ne peut faire que le dos courbé et l'attention fixée sur la terre. Le sage vivait à peu de frais; la preuve, c'est que, dans ce siècle même, on le voit vivre de la façon la plus simple et la plus dégagée. Comment se peut-il, je vous prie, que vous admiriez à la fois Diogène et Dédale? Lequel trouvez-vous sage: de celui qui a inventé la scie, ou de celui qui, couchant dans un tonneau, et qui, ayant vu un enfant boire dans le creux de sa main, brisa aussitôt la coupe qu'il portait dans sa besace, en se faisant ce reproche: Insensé que je suis! combien de temps ai-je porté un meuble si superflu! Aujourd'hui même, lequel vous paraît plus sage, de celui qui, par des tuyaux cachés, a trouvé moyen de faire monter le parfum du safran à une hauteur prodigieuse; qui dessèche ou remplit, par des irruptions d'eaux subites, nos vastes Euripes; qui accumule les plafonds mobiles de nos salles à manger, de telle sorte qu'ils se succèdent continuellement sous des formes nouvelles, et changent à chaque service; ou bien de celui qui, montrant à lui-même et aux autres combien il est peu dur et peu difficile d'obéir à la nature, nous enseigne que nous pouvons nous loger sans le secours du marbrier et du forgeron ; nous vêtir sans le commerce des Sères; satisfaire enfin à tous nos besoins en nous contentant de ce que la terre a placé à sa surface? Si le genre humain voulait écouter cette voix, il reconnaîtrait que les cuisiniers lui sont aussi inutiles que les soldats. Ils étaient sages ou ressemblaient beaucoup aux sages, ces hommes que le soin de leur personne occupait si peu. Le nécessaire est bien facile à se procurer; c'est le luxe qui coûte tant de peine ! Vous n'aurez pas besoin d'artisans, quand vous suivrez le voeu de la nature : elle ne nous a point imposé d'embarras; elle a pourvu à toutes nos nécessités. Le froid est insupportable au corps, quand on est tout nu. Eh bien! la dépouille des bêtes fauves et des autres animaux n'est-elle pas plus que suffisante pour nous garantir du froid? La plupart des peuples ne se couvrent-ils pas d'écorces d'arbres? Est-il si difficile de se faire des vêtements avec des plumes d'oiseaux? La majeure partie des Scythes n'est-elle pas vêtue encore aujourd'hui de peaux de renards et de rats, lesquelles sont douces au toucher et impénétrables aux vents? - Mais il faut une ombre épaisse pour se défendre des ardeurs du soleil. - Eh bien! les siècles ne vous ont-ils pas préparé une foule d'asiles creusés soit par l'injure du temps, soit par des accidents fortuits? Que faisaient d'ailleurs les premiers hommes? Avec de simples branches d'osier, ils se formaient une cabane, puis l'enduisaient de boue, la recouvraient par en haut de chaume ou de feuilles sauvages, afin de faciliter l'écoulement des pluies de la sorte ils passaient l'hiver en toute sécurité. Et les habitants des Syrtes ? ne se cachent-ils pas dans des trous, ces peuples à qui les feux excessifs du soleil ne permettent d'autre refuge contre la chaleur que les entrailles de la terre desséchée? La nature n'a pas été assez injuste pour rendre la vie facile à tous les animaux, et condamner l'homme seul à ne pouvoir exister sans le secours de tant d'arts réunis. Rien de semblable ne nous a été imposé par elle; nous n'avons pas besoin de recherches pénibles pour prolonger notre vie. En naissant, nous trouvons tout sous notre main; c'est notre dédain des choses faciles qui nous rend tout difficile. Les abris, les vêtements, les remèdes, les aliments et tout ce qui cause aujourd'hui des embarras, se présentait jadis de soi-même, était gratuit et n'exigeait presque aucun travail: on ne prenait conseil que de ses besoins : tandis que chez nous tout cela est devenu précieux et magnifique, et ne s'acquiert plus qu'à force d'art et de travail. La nature nous fournit elle-même tout ce qu'elle demande. Le luxe n'a fait que s'écarter de la nature; après avoir grandi de siècle en siècle, il s'excite encore lui-même chaque jour, et, par son industrie, se fait l'auxiliaire du vice. Il a commencé à désirer des choses superflues, puis des choses nuisibles ; enfin il a mis l'âme dans la dépendance du corps et de ses appétits. Ces arts qui font tant de bruit dans les villes et les réveillent si matin, travaillent pour le service du corps : on le traitait jadis comme un esclave; à présent, on le sert comme un maître. Voilà pourquoi nous voyons ici des tisserands et des mécaniciens ; là des gens occupés à élaborer des parfums ; plus loin des professeurs de poses gracieuses, de chants voluptueux et efféminés. Cette modération naturelle, qui nous enseigne à borner nos désirs à nos besoins, a entièrement disparu; vous n'êtes plus qu'un homme grossier et misérable, si vous vous contentez de ce qui vous suffit. On ne saurait croire, mon cher Lucilius, jusqu'à quel point le charme du discours écarte de la vérité les plus grands hommes même. Écoutez Posidonius qui, à mon avis, est un de ceux qui ont rendu le plus de services à la philosophie. Il veut décrire d'abord comment on tord certains fils, et comment l'on en ramène d'autres qui sont làches et disjoints : ensuite comment la chaîne d'une étoffe s'étend en ligne droite au moyen de poids suspendus à ses extrémités ; comment enfin fonctionne la trame qui, s'insinuant à travers les deux parties de la chaîne dont elle surmonte la résistance, s'y mêle et s'y réunit au moyen de la lame qui la guide. Eh bien ! cet art de préparer les tissus, il en attribue l'invention aux sages ; il oublie qu'on a découvert depuis un procédé plus habile, au moyen duquel, attachée à un cylindre, la chaîne est séparée en deux par une baguette; et la trame, introduite par une navette auc extrémités pointues, est frappée par les dents d'une carde qui sillonne l'étoffe dans toute sa longueur. Qu'eût-il dit, s'il eût vu les toiles d'aujourd'hui dont on fait des habits si transparents, qu'ils ne sont d'aucun secours non seulement pour le, corps, mais même pour la pudeur. Il passe ensuite aux laboureurs, et décrit avec non moins de faconde la terre ouverte par la charrue, une première fois, puis une seconde, afin que les racines trouvent un passage plus facile; puis les semences répandues çà et là, et les mauvaises herbes que l'on arrache, afin qu'aucune plante parasite et sauvage ne tue la moisson. Il prétend que tout cela est de l'invention des sages, comme si les laboureurs ne trouvaient pas tous les jours quelque chose de nouveau pour augmenter la fertilité de la terre. Mais, non content de leur avoir attribué ces découvertes, il abaisse le sage jusqu'à le transformer en boulanger. Il raconte comment, suivant les traces de la nature, il s'y est pris pour faire du pain. Quand les aliments, dit-il, sont reçus dans la bouche, la pression des dents les broie, et ce qui échappe aux dents leur est ramené par la langue ; ensuite ils se mêlent à la salive qui les lubrifie et leur rend le passage du gosier plus facile ; puis, quand ils sont parvenus dans l'estomac, ils sont cuits par la chaleur de ce viscère, d'où ils sortent pour s'assimiler au corps. Le sage, se réglant sur ce modèle, a placé une pierre dure sur une autre également dure, afin de simuler les mâchoires, dont l'une, immobile, attend le mouvement de l'autre ; après quoi, par le frottement de ces deux pierres, les grains sont écrasés, broyés, triturés, jusqu'à ce que ces opérations successives les aient réduits en une poudre extrêmement fine. Ensuite il a arrosé d'eau sa farine, et, à force de la pétrir, l'a contrainte à recevoir la forme du pain. Et quant à la cuisson d'abord, elle s'est effectuée au moyen de la cendre chaude ou d'une brique brûlante ; puis on a imaginé les fours et d'autres appareils dont la chaleur se prêtàt mieux encore à nos vues. Peu s'en est fallu qu'il ne nous présentât aussi le métier du savetier comme une invention du sage. Tous ces arts ont été, il est vrai, imaginés par la raison, mais non par la raison dans sa grandeur. Ce sont des inventions de l'homme, non du sage, tout aussi bien que les vaisseaux dont nous nous servons pour traverser les fleuves et les mers, par le moyen de voiles qui prennent le vent, et d'un gouvernail attaché derrière, lequel maintient on change leur direction. Ce dernier procédé a été du reste emprunté des poissons, car c'est la queue des poissons qui les dirige et qui, par son léger mouvement d'oscillation, modère leur vitesse. C'est le sage, dit-il, qui a fait toutes ces découvertes ; mais comme elles étaient au-dessous de lui, il les a abandonnées à de vils manoeuvres. Pour moi, je dis que tous ces métiers n'ont pas été inventés par d'autres hommes que ceux qui les exercent aujourd'hui. Il y a des choses que nous savons avoir été découvertes de notre temps : tel est l'usage des vitres qui transmettent la lumière par un corps transparent ; tel est celui des étuves suspendues, et des tuyaux enchâssés dans la muraille, pour faire circuler la chaleur, et distribuer du haut en bas une température égale. Parlerai-je aussi de ces marbres dont brillent et les temples et les maisons particulières; de ces masses de pierres arrondies et polies avec soin, sur lesquelles nous avons assis des portiques et des édifices assez vastes pour recevoir un peuple entier ; de ces caractères abrégés, à l'aide desquels la main recueille un discours, quelque rapidement qu'on le prononce, et égale la promptitude de la parole ? Ce sont toutes inventions des plus vils esclaves. La sagesse se tient bien plus haut; ses enseignements s'adressent non aux mains, mais à l'àme. Vous voulez savoir ce qu'elle a découvert, ce qu'elle a produit ? Ce ne sont pas des danses impudiques, ni ces différents procédés musicaux au moyen desquels le souffle introduit dans la flûte et dans la trompette se modifie à sa sortie ou dans son trajet, de manière à imiter la voix ; non plus que la science des armes, des fortifications et de la guerre. Occupée de choses utiles seulement, elle prêche la paix et appelle le genre humain à la concorde. Je le répète, ce n'est pas elle qui se charge de fabriquer des outils pour nos besoins. Pourquoi lui assigner un rôle si mesquin ? Son art dirige la vie. Tous les autres arts sont donc sous sa loi ; car si la vie lui est soumise, il doit en être de même des agréments de la vie. Du reste, c'est au bonheur qu'elle tend : nous y conduire, nous en ouvrir la route, est son unique pensée. Elle apprend à connaître ce qui est mal en effet et ce qui ne l'est qu'en apparence. Bannissant de nos âmes les vaines illusions, elle leur donne une grandeur solide en échange de cette grandeur factice et chimérique dont elles se repaissent, leur fait sentir la différence qu'il y a entre la grandeur et l'enflure, enfin leur livre tout entiers les secrets de la nature et les siens propres. Elle leur enseigne ce que sont et quels sont les dieux; quelle opinion on doit se former des enfers, des lares et des génies ; quelle est la condition des âmes immortelles qui tiennent le second rang après les dieux; quelles régions elles habitent, ce qu'elles y font, ce qu'elles peuvent et ce qu'elles veulent. C'est ainsi qu'elle nous initie, non aux mystères d'un temple municipal, mais du monde entier, ce vaste temple de tous les dieux, duquel elle présente toutes les faces et les images aux yeux de notre esprit, ceux de notre corps étant trop faibles pour suffire à un si grand spectacle. Ensuite elle remonte à l'origine des choses, à la raison éternelle qui anime le grand tout, à la secrète puissance de tous les germes qui impriment à chaque être une forme qui lui est propre. Immédiatement après, elle s'occupe de l'âme, examine d'oû elle vient, où elle réside, quelle est sa durée, en combien de parties elle se divise. Puis, des corps, passant aux substances incorporelles, elle discute la vérité et ses preuves ; ce qui la conduit à apprécier les doutes sur la vie et sur la mort; car, dans les uns comme dans les autres, il se trouve du vrai et du faux. Je le répète, le sage, loin d'avoir abandonné les arts, comme le suppose Posidonius, ne s'y est même jamais adonné. Il n'aurait pas regardé comme dignes d'être inventées des choses qu'il n'aurait pas crues dignes de l'occuper sans cesse; il n'aurait pas entrepris une chose pour la laisser là. - C'est Anacharsis, dit-il, qui a inventé la roue du potier de terre sur le tour de laquelle se façonnent les vases. Et, comme il est question dans Homère de la même roue, il aime mieux faire passer les vers qui le contredisent pour apocryphes, que de renoncer à sa fable. Je ne prétends pas qu'Anacharsis ne soit pas l'auteur de cette machine ; mais s'il l'a inventée, c'est quoique sage, et non comme sage. Ainsi les sages font bien des choses en qualité d'hommes, et non en qualité de sages. Supposer un sage léger à la course, il devancera les autres en tant que léger, mais non en tant que sage. Je voudrais que Posidonius pût voir le verrier, qui, à l'aide de son souffle, donne au verre une multitude de formes qu'on pourrait à peine obtenir de la main la plus expéditive. Cependant cela s'est trouvé depuis qu'on ne trouve plus de sages. On croit, dit Posidonius, que c'est Démocrite qui inventa ces voûtes dont l'arc, formé de plans inclinés, s'appuie sur une pierre placée au centre. - Je nie formellement ceci. Il est impossible qu'il n'y ait pas eu, avant Démocrite, des ponts et des portes dont la partie supérieure ne fût pas arrondie en arceau. - Mais avez-vous oublié que ce même Démocrite trouva l'art d'amollir l'ivoire, et de convertir, à l'aide du feu, des cailloux en émeraudes, procédé encore usité aujourd'hui, par lequel on colore toute pierre qui s'y prête? - Quand Démocrite aurait fait toutes ces découvertes, ce n'est pas à titre de sage qu'il les a faites : car le sage fait beaucoup de choses que nous voyons les hommes les plus étrangers à la sagesse exécuter tout aussi bien, sinon avec plus d'adresse et de facilité. Voulez-vous savoir ce que le sage a recherché, ce qu'il a mis en lumière? La nature d'abord, qu'il n'a pas regardée, comme font les autres animaux, d'un oeil indifférent et dépourvu du sentiment des choses divines; ensuite les lois de la vie, qu'il a appliquées à toutes choses. Il nous a appris non seulement à connaître les dieux, mais encore à les imiter, et à considérer tout ce qui arrive comme l'effet d'un ordre d'en haut. Il nous a défendu d'obéir aux préjugés, et nous a enseigné la valeur réelle de chaque chose ; il a condamné les plaisirs auxquels se mêle le repentir ; il nous a recommandé les biens qui sont de nature à nous plaire toujours ; enfin il nous a désigné comme le plus heureux des hommes celui qui n'a pas besoin du bonheur, et comme le plus puissant celui qui a tout pouvoir sur lui-même. Je ne parle pas de cette philosophie qui a placé le citoyen en dehors de sa patrie, les dieux en dehors du monde; qui a attaché la vertu à la volupté ; mais de celle qui ne connaît de bien que ce qui est honnête ; qui ne peut être séduite ni par les présents des hommes, ni par ceux de la fortune; dont la valeur enfin consiste à être au-dessus de toute valeur. Je ne pense pas que cette philosophie ait existé dans ces siècles d'ignorance, où les arts manquaient encore, et où la seule expérience enseignait à l'homme ce qui lui était utile; pas plus que précédemment, lorsque les bienfaits de la nature étaient à la disposition de tous, et que chacun n'avait qu'à en user; dans ces temps où l'avarice et le luxe n'avaient pas encore divisé les humains, et fait succéder le pillage à la communauté de biens : il n'y avait pas de sages alors, quoique tous se conduisissent comme font les sages. Il serait impossible de souhaiter à l'espèce humaine une condition meilleure que celle qu'elle avait alors ; et s'il arrivait que Dieu permit à quelqu'un de refaire le monde et de régler la condition des peuples, il ne ferait pas mieux que ce qu'on raconte de ces temps primitifs où nul cultivateur ne labourait la terre; où il n'était pas même permis de marquer les partages par des bornes; où les biens étaient communs, et où la terre, d'elle-même, sans être tourmentée, produisait tout en abondance. Quelle race d'hommes fut jamais plus heureuse ? On jouissait en commun des biens de la nature, qui, semblable à une mère, assurait à tous la sécurité et la tranquille possession des richesses publiques. Le genre humain ne fut jamais plus riche, puisqu'il ne s'y trouvait pas un seul pauvre. L'avarice est venue troubler ce bel ordre : en voulant soustraire et s'approprier quelque chose, elle mit tout en la puissance d'autrui; et réduite à l'étroit, après avoir possédé immensément, elle a introduit la pauvreté dans le monde, et, en convoitant beaucoup, elle a tout perdu. Aujourd'hui, quelque peine qu'elle se donne pour réparer ses pertes; quoiqu'elle ajoute à ses terres de nouvelles terres, et qu'elle chasse ses voisins à prix d'argent, ou par violence; quoique ses champs soient de véritables provinces, et que les parcourir soit pour elle un long voyage, nous ne reculerons jamais assez nos limites pour revenir au point d'où nous sommes partis. Le mieux qui puisse nous arriver, c'est de posséder beaucoup : jadis nous possédions tout. La terre, alors non cultivée, en était plus fertile, et fournissait abondamment aux besoins des peuples qui ne s'arrachaient point ses produits. Ce que la nature produisait de bon, on n'avait pas moins de plaisir à le montrer aux autres qu'à le trouver: on n'avait jamais ni trop ni trop peu ; car tout se partageait comme entre frères. Le plus fort n'avait pas encore mis la main sur le plus faible: l'avare, en cachant ses trésors inutiles pour lui, n'avait pas encore privé les autres du nécessaire; on avait autant de soin d'autrui que de soi-même. Les armes restaient oisives et pures de sang humain ; les mains alors n'employaient leur violence que contre les bêtes féroces. Ceux qui trouvaient dans une épaisse forêt un abri contre le soleil, et, dans une misérable cabane couverte de feuilles, un refuge contre les rigueurs de l'hiver et contre la pluie, passaient doucement les nuits sans soupirer. Nous, au contraire, sur nos lits de pourpre, l'inquiétude nous agite et nous réveille par ses cruels aiguillons; mais eux, quel doux sommeil ils goûtaient sur la dure ! Des lambris richement sculptés n'étaient point suspendus au-dessus d'eux; mais, couchés en plein air, leurs yeux pouvaient contempler le cours des astres, le brillant spectacle des nuits, et le monde poursuivant en silence la carrière où il est emporté. Le jour comme la nuit, la vue de ce magnifique palais se développait sous leurs yeux; ils voyaient en même temps des constellations, arrivées à leur apogée, décliner vers l'horizon, et d'autres se lever du sein de l'espace. Avec quel plaisir ne devaient-ils pas promener leurs regards sur cette foule de merveilles! Mais vous, le moindre bruit qui part de vos toits vous fait trembler, le moindre craquement qui a lieu dans vos maisons peintes et dorées vous fait fuir d'épouvante. Ils n'avaient pas des maisons aussi grandes que des villes. Un air libre qui n'avait de limite que le ciel, le simple abri d'un arbre ou d'un rocher, des sources limpides, des ruisseaux dont nul ouvrage, nul tuyau, nul canal, n'avait asservi le cours, mais qui coulaient en toute liberté; enfin des prairies belles sans art: tels étaient les objets riants au milieu desquels ils se faisaient de leurs mains rustiques une demeure champêtre. Elle était bien selon la nature, cette demeure qu'on ne craignait pas, et pour laquelle on ne craignait pas; aujourd'hui nos habitations sont une des prineipales causes de nos alarmes. Mais, quelque parfaite, quelque innocente que fût leur vie, ils n'étaient pas des sages : car, pour mériter ce nom, il faut les plus grands efforts. Je ne nierai cependant pas qu'il n'y eût alors des hommes d'un esprit élevé, et, si je puis m'exprimer ainsi, pleins encore de leur céleste origine : il n'est pas douteux que la nature, qui n'était pas encore épuisée, ne produisît alors des êtres meilleurs. Mais quoique leurs esprits fussent plus vigoureux et plus fortement trempés, ils n'étaient point parfaits sous tous les rapports. En effet, la nature ne nous donne pas la vertu: c'est un art que de devenir homme de bien. Ils ne cherchaient pas l'or, l'argent et les pierreries dans les profondeurs, ou, pour mieux dire, dans la lie de la terre; ils épargnaient le sang des animaux, tant il s'en fallait alors que l'homme égorgeât son semblable sans colère, sans crainte, uniquement pour le plaisir de ses yeux. On ne s'était pas encore avisé de teindre les étoffes et de faire des tissus avec l'or, car on ne l'avait pas encore extrait de lamine. Qu'étaient-ils donc? Ils étaient innocents par l'ignorance du mal. Or, il y a une grande différence entre ne pas vouloir et ne pas savoir faire le mal. On ignorait alors la justice, la pudeur, la tempérance et le courage; mais la simplicité de la vie offrait quelque chose de semblable à ces vertus. La vertu ne peut loger que dans une âme cultivée, éclairée et perfectionnée par un continuel exercice. Nous naissons pour elle non avec elle; et les hommes les mieux disposés possèdent, avant d'avoir été instruits, le germe de la vertu, mais non la vertu même. lettre suivante : reflexions sur l'instabilité des choses humaines et sur la mort les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
|