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[14,89] LXXXIX. DIVISION DE LA PHILOSOPHIE.- SUR LE LUXE ET L'AVARICE DE L'ÉPOQUE. Vous me demandez une chose utile en même temps que nécessaire à qui veut parvenir à la sagesse : vous voulez que je divise la philosophie, que je distribue ce vaste corps en plusieurs membres. En étudier les parties est en effet le meilleur moyen d'arriver à la connaissance du tout. Plût au ciel que la philosophie, ce spectacle grand comme l'univers, pût, de même que lui, se présenter tout à la fois à nos regards : à son aspect, tous les mortels seraient transportés d'admiration, et abandonneraient sans aucun doute ce qui leur semble grand, parce qu'ils ne savent pas ce qui l'est en effet. Mais, puisqu'il n'en peut être ainsi, il nous faut la regarder de la même façon que nous contemplons les secrets du monde. Il est vrai que l'àme du sage sait en embrasser tout l'ensemble à la fois, avec autant de promptitude que notre oeil parcourt le ciel; mais nous qui sommes obligés de percer un épais brouillard, nous qui ne voyons pas même à deux pas de nous, - dans l'impossibilité où nous sommes d'embrasser l'ensemble, nous aurons plus de facilité à saisir les détails. Je ferai donc ce que vous exigez de moi, et je diviserai la philosophie en diverses parties, mais non pas en morceaux. S'il est utile de la diviser, il faut se garder de la morceler, car il est aussi difficile de saisir les objets trop petits que les objets trop grands. Un peuple se partage en tribus, une armée en centuries. Quand un corps prend un grand accroissement, l'étude en devient plus facile au moyen de la division; cependant, je le répète, il ne faut pas que cette division s'étende à l'infini. En effet, il y a le même inconvénient à diviser à l'excès, qu'à ne pas diviser du tout: réduisez un objet en poussière, il ne forme plus qu'un amas confus. Pour procéder avec méthode, je commencerai par établir la différence qui existe entre la sagesse et la philosophie. La sagesse est le bien suprême de l'àme humaine, la philosophie est l'amour et la recherche de la sagesse: l'une indique le but où l'autre arrive. On voit du premier coup d'oeil pourquoi la philosophie a été appelée ainsi; son nom même l'indique assez clairement. Quelques-uns ont défini la sagesse en disant qu'elle « est la connaissance des choses divines et humaines ; » d'autres, en disant « qu'elle consiste à connaître les choses divines et humaines, ainsi que leurs causes. » Cette addition me paraît superflue, attendu que les causes sont parties intégrantes des choses divines et humaines. La philosophie a été encore définie de bien des manières: ceux-ci l'ont appelée l'étude de la vertu; ceux-là, l'étude de la réformation de l'âme; d'autres enfin, l'amour de la droite raison. Mais un fait généralement reconnu, c'est la différence qu'il y a entre la sagesse et la philosophie; car rechercher et être recherché ne sauraient être une même chose. Il y a entre la sagesse et la philosophie la même différence qu'entre l'avarice qui désire l'argent, et l'argent que désire l'avarice. La première est l'effet et le prix de la seconde; l'une est le but vers lequel l'autre court. La sagesse est ce que les Grecs appellent g-sophia. Les Romains usaient autrefois de ce mot, comme ils se servent aujourd'hui de celui de pbilosophie. C'est ce que vous prouveront et nos anciennes comédies nationales et l'inscription qui se trouve sur le monument de Dossennus: «Étranger, arrête-toi, et lis la sophie (g-sophiam) de Dossennus. Quoique la philosophie soit la recherche de la vertu, quoique l'une soit la fin, l'autre le moyen, il y a eu néanmoins des stoïciens qui n'ont pas cru qu'on pût les séparer; et cela, parce qu'il n'est point de philosophie sans vertu, ni de vertu sans philosophie. La philosophie est la recherche de la vertu, mais par la vertu même. Or, si l'on ne peut être vertueux sans aimer la vertu, réciproquement on ne peut aimer la vertu sans être vertueux. Quand les tireurs visent un objet éloigné, ils sont dans un endroit, et le but est dans un autre ; le chemin qui conduit à une ville est toujours hors de cette ville; il n'en est pas de même de la vertu : c'est par elle-même qu'on y arrive. La philosophie et la vertu sont donc étroitement unies. La plupart des meilleurs auteurs ont divisé la philosophie en trois parties, savoir: la morale, la physique, la logique. La première est la règle de l'àme; la seconde étudie les secrets de la nature; la troisième s'occupe de la propriété des mots, de leur arrangement, des arguments au moyen desquels l'erreur peut se glisser sous l'apparence de la vérité. Mais on a divisé la philosophie en plus ou moins de parties. Quelques péripatéticiens en ont ajouté une quatrième, la politique, parce qu'elle nécessite des études spéciales, et diffère du reste par son objet. D'autres y ont ajouté ce que les Grecs appellent la science économique, c'est-à-clire la science de gouverner sa maison. D'autres encore ont fait une classe à part pour les divers genres de vie. Mais il n'est rien de tout cela Qui ne soit compris dans la morale. Les Épicuriens ont distingué deux parties seulement dans la philosophie : la physique et la morale ; ils ont écarté la logique. Plus tard, forcés par la nature même de leurs travaux de démêler les ambiguïtés du langage, de découvrir le faux caché sous l'apparence du vrai, ils ont introduit une subdivision ayant pour objet la règle et le jugement, c'est-à-dire, la logique sous un autre nom, toutefois en la considérant comme une dépendance de la physique. Les Cyrénéens ont banni la physique en même temps que la logique pour se borner à la seule morale. Mais eux aussi font reparaitre d'une autre manière ce qu'ils ont écarté. En effet, ils divisent la morale en cinq parties : l'une embrassant ce qu'on doit éviter et rechercher ; l'autre, les affections; la troisième, les actions ; la quatrième, les causes, et la cinquième enfin, les arguments. Les causes se rattachent à la physique, les arguments à la logique, les actions à la morale. Ariston de Chio regarde la physique et la logique, non seulement, comme superflues, mais même comme nuisibles ; il restreint même la morale qu'il a laissée seule subsister. Car il en a détaché tout ce qui concerne les préceptes, articles qu'il considère comme convenant plutôt aux pédagogues qu'aux philosophes, comme si le sage était autre chose qu'un pédagogue du genre humain. La philosophie ainsi divisée en trois parties, commençons par décomposer la morale. On l'a également subdivisée en trois parties, dont la première est l'étude de ce qu'on doit aux personnes, et du degré d'estime qu'on doit aux choses, étude extrêmement importante. Quoi de plus nécessaire, en effet, que de savoir mettre le prix aux choses ? La seconde concerne les affections, et la troisième les actions. En effet, on doit commencer par juger la valeur des objets ; ensuite régler et modérer ses affections; enfin mettre d'accord ses actions avec ses désirs, afin que, dans tous ces actes, on ne soit jamais en contradiction avec soi-même. Si une de ces trois choses vient à manquer, le désordre se met dans les deux autres. Qu'importe, en effet, qu'on juge sainement de tous les objets, si on ne sait pas régler ses affections? Qu'importe qu'on ait réprimé ses affections et qu'on soit maître de sa passion, si l'on ne sait pas choisir le moment pour ses actions ; si l'on ignore quand, où et comment il faut agir. Ce sont toutes choses fort différentes que de connaître la valeur et le mérite des objets, de mettre à profit les circonstances; de contenir ses affections; de marcher plutôt que de se précipiter vers l'exécution. Il y a accord parfait dans notre conduite, alors que les actions ne démentent pas les affections, et que les affections, d'autant plus froides ou plus ardentes, que les objets sont plus dignes d'être recherchés, se règlent selon la valeur de chacun de ces objets. La philosophie naturelle se divise en deux parties : les objets corporels et les incorporels ; et chacune de ces subdivisions a, pour ainsi dire, ses degrés. Ceux des corps sont : les causes productrices et les résultats produits, parmi lesquels figurent les éléments. L'article élément, suivant quelques-uns, est simple, et suivant d'autres, se divise en matière, en cause motrice et en éléments. - Reste à décomposer la partie rationnelle de la philosophie. Tout discours est ou d'une seule pièce, ou coupé par des demandes et des réponses. De ces deux formes l'une a reçu le nom de rhétorique; l'autre, celui de dialectique. La première s'occupe des mots, des pensées et de leur ordre; la dialectique comprend deux parties : les mots et leur signification, c'est-à-dire, les choses dont on parle et les mots qui les expriment. Vient ensuite une multitude d'autres subdivisions qui me forcent à m'arrêter ici «--- Je ne m'occuperai que des sommités; » car si je voulais subdiviser les subdivisions, il y aurait de quoi faire un volume. Je ne prétends point vous détourner de la lecture, mon cher Lucilius; je désire seulement que vous rapportiez aux moeurs tout ce que vous lirez. Sachez être maître de vous; réveillez en vous-même ce qui est languissant; serrez la bride aux parties relâchées; triomphez de toute résistance; faites la guerre à vos passions et à celles des autres; et si l'on vous dit: «Quand cesserez-vous de répéter les mêmes choses? » répondez: « Quand cesserez-vous de retomber dans les mêmes fautes? Vous voulez que les remèdes cessent, quand la maladie subsiste; loin de me taire, je n'en parlerai que plus fort, et j'insisterai d'autant plus que vous refusez de m'écouter. Les remèdes commencent à opérer, lorsque la sensibilité est revenue à un corps qui l'avait perdue. Je vous ferai du bien malgré vous. Vous entendrez parfois des paroles qui ne vous plairont pas; et puisque vous ne voulez pas écouter la vérité en particulier, je vous la dirai en public. Jusques à quand reculerez-vous les limites de vos propriétés ? Quoi ! une terre qui a contenu tout un peuple est trop étroite pour un seul maître ! jusqu'où voulez-vous labourer, vous qui ne savez pas restreindre vos ambitions de propriétaire dans les limites d'une province? Des rivières célèbres coulent pour un seul individu, et de grands fleuves, qui jadis bornèrent de grands royaumes, vous appartiennent depuis leur source jusqu'à leur embouchure. Mais c'est trop peu pour vous, si des mers ne bordent vos domaines, si votre fermier ne règne au delà du golfe Adriatique, de la mer Ionienne et de la mer Égée; si des îles, jadis le séjour de chefs puissants, ne sont comptées parmi vos plus chétives propriétés. Étendez vos possessions aussi loin que vous voudrez; ayez pour métairie ce qui formait autrefois un empire; emparez-vous de tout ce que vous pourrez, il en restera toujours plus aux autres que vous n'en posséderez. Maintenant, c'est à vous que je m'adresse, hommes voluptueux, dont le luxe n'a pas plus de bornes que la cupidité de ceux-là. Jusques à quand n'y aura-t-il point de lacs que ne dominent les faîtes de votre maison de campagne ; point de fleuves que ne bordent vos édifices somptueux? Partout où jaillissent des sources d'eau chaude, de nouveaux lieux de réunion y seront établis pour les voluptueux; partout où le rivage présentera quelque enfoncement, vous y jetterez tout aussitôt des fondations; et satisfaits, alors seulement qu'un sol artificiel aura été élevé par vos mains, vous forcerez la mer à reculer. Quoiqu'on voie en tout lieu briller vos édifices soit sur la cime des montagnes, d'où ils dominent une vaste étendue de terre et de mer, soit dans une plaine où ils s'élèvent à la hauteur des montagnes, eh bien ! après avoir bâti tant et de si magnifiques édifices, vous n'en serez pas moins réduits à la possession d'un seul corps, et d'un corps bien chétif. Que vous servent tant d'appartements ? vous couchez dans un seul. Les lieux où vous n'êtes pas ne sont point à vous. Je passe actuellement à vous autres, gourmands, dont la voracité immodérée et insatiable dépeuple à la fois la mer et la terre. Armée tantôt d'hameçons, tantôt de lacets, tantôt de filets de cent espèces, elle est sans cesse en quête, et ne laisse de paix aux animaux que quand elle en est dégoûtée. Et pourtant votre palais, blasé par l'abus des plaisirs, ne goûtera qu'une faible partie de ces aliments qui ont passé par tant de mains avant de vous être servis ! Quelle faible portion de cette bête fauve, prise au péril de tant de vies, sera mangée par ce riche, malade d'indigestions et dont le coeur se soulève à chaque in- stant ! combien peu de ces coquillages, apportés de si loin, descendront dans cet estomac sansfond! Malheureux! qui ne comprenez même pas que vous avez plus d'avidité que de ventre ! » Voilà les discours qu'il faut tenir aux autres, afin de les entendre vous-même en même temps qu'eux : écrivez-les afin de pouvoir les lire en les écrivant; rapportez tout aux moeurs et à la nécessité de calmer vos passions; étudiez, non pour en savoir davantage, mais pour mieux savoir. lettre suivante : éloge de la philosophie la guérison de l ame les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
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