La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

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la maison de campagne de scipion sur la plantation des oliviers.






[11,86] LXXXVI.
DE LA MAISON DE CAMPAGNE DE SCIPION L'AFRICAIN ET DE SES
BAINS. - SUR LA PLANTATION DES OLIVIERS.

C'est de la maison de campagne de Scipion que je vous
écris aujourd'hui, après avoir adoré les mânes de ce grand
homme au pied de l'autel que je crois être son tombeau.
Quant à son âme, je ne doute pas qu'elle ne soit retournée
au ciel d'où elle était venue; non parce qu'il a commandé de
grandes armées (car autant en advint à Cambyse le furieux,
si heureux dans ses fureurs), mais à cause de sa rare modération
et de sa piété, cent fois plus admirable quand il quitta
sa patrie, que quand il la défendit. Il fallait que Scipion
manquât à Rome, ou Rome à la liberté. Je ne veux pas,
dit-il, déroger à nos lois ni à nos institutions; la justice doit
être égale pour tous les citoyens. Jouis sans moi, ô ma patrie!
du bien que je t'ai fait. J'ai été l'instrument de ta liberté,
je veux en être aussi l'exemple. Je pars, puisque je suis devenu
plus grand que ton intérêt ne le comporte
. - Le
moyen de ne pas admirer cette grandeur d'âme qui lui donne
la force de s'exiler volontairement, et de décharger Rome d'un
fardeau? Tel était l'état des choses, qu'il fallait, ou que la liberté
fit outrage à Scipion, ou Scipion à la liberté. L'un et
l'autre étaient un crime; il céda donc la place aux lois, et se
retira à Literne, pouvant, autant qu'Annibal, imputer son exil
à la république.

J'ai vu sa maison de campagne bâtie en pierres de taille,
avec un mur entouré d'un bois; avec des tours élevées pour
sa défense; avec une citerne creusée au pied des bâtiments,
au milieu de la verdure, et suffisante pour l'usage d'une
armée entière ; avec son étuve étroite et mal éclairée, selon
l'usage de nos ancêtres, qui ne croyaient pas qu'une étuve
pût être chaude, si elle n'était obscure. J'éprouvais un grand
plaisir à comparer les moeurs de Scipion avec les nôtres.

C'est dans ce réduit que la terreur de Carthage, ce héros à
qui Rome doit de n'avoir été prise qu'une seule fois, baignait
son corps fatigué des travaux de la campagne : car il s'exerçait
à un pareil labeur, et, selon la coutume antique, labourait
son champ lui-même. Ainsi cette misérable demeure a été
habitée par Scipion! ainsi ce grossier pavé a soutenu ses pas!
Et maintenant qui daignerait se baigner ainsi? On se regarde
comme pauvre et misérable, quand les murs ne brillent pas
de belles pièces de marqueterie achetées à grands frais et
arrondies par le ciseau ; si au marbre d'Alexandrie ne se
mêlent point des incrustations de marbre de Numidie; si à
l'entour ne règne pas un cordon de mosaïque dont les couleurs,
à grand'peine assemblées, imitent la peinture; si le
plafond n'est lambrissé de verre; si la pierre de Thasus, ornement
jadis rare dans les temples, ne garnit les piscines où
nous étendons nos corps épuisés par une excessive transpiration;
enfin si l'eau ne s'échappe pas de robinets d'argent.

Et je ne parle encore que des bains du peuple : que sera-ce, si
je viens à décrire ceux des affranchis? Combien de statues,
combien de colonnes qui ne soutiennent rien, et que le luxe
a prodiguées pour un vain ornement! Quelles masses d'eau
tombant en cascades avec fracas! Nous en sommes venus à un
tel point de délicatesse, que nous ne voulons plus marcher que
sur des pierres précieuses.

Dans ce bain de Scipion, on trouve des fentes, bien plutôt
que des fenêtres, pratiquées dans un mur de pierre, pour
introduire la lumière sans nuire à la solidité du bâtiment.
Maintenant, on appelle des tanières les bains qui ne sont pas
disposés de telle façon, que le soleil y pénètre toute la journée
par de vastes fenêtres : il faut qu'on se hâle en même temps
qu'on se baigne ; il faut que de sa cuve on aperçoive les
champs et la mer. Ainsi les bains qui, lorsqu'ils furent établis,
avaient excité l'admiration et attiré la foule, sont rejetés comme
des antiquailles, aussitôt que le luxe a imaginé quelque chose
de nouveau pour s'écraser lui-même. Autrefois, il n'y avait
qu'un petit nombre de bains sans aucune décoration : qu'était-il
besoin en effet de décorer des établissements où l'on entrait
pour trois deniers, et qui avaient pour objet l'utilité, et non
l'agrément? L'eau n'était pas versée comme aujourd'hui, et
ne se renouvelait pas à chaque instant comme celle d'une
fontaine chaude : on ne se souciait pas de la transparence
d'une eau où l'on venait déposer sa malpropreté. Mais, grands
dieux ! quel plaisir d'entrer dans ces bains ténébreux et
grossièrement lambrissés, avec la pensée qu'un édile comme
Caton, comme Fabius Maximus, ou l'un des Cornélius, y trempa
sa main pour en régler la chaleur : car ces édiles respectables
regardaient comme un des devoirs de leur charge d'entrer
dans les lieux fréquentés par le peuple, de veiller à leur propreté,
et d'y maintenir une température utile et salubre.

Il va sans dire que ce n'était pas celle qu'on imagine de nos
jours : température d'incendie, et telle, qu'un esclave convaincu
de quelque crime devrait être condamné à être baigné
vif. Je ne vois plus de différence entre un bain chaud et un
bain brûlant. Combien nos délicats se raillent de la simplicité
grossière de Scipion, qui ne savait pas introduire la lumière
dans son étuve par de larges vitres et se rôtir au grand soleil, et
qui laissait agir son bain seul! Oh ! le pauvre homme, qu'il
savait peu vivre ! L'eau dans laquelle il se baignait n'était point
filtrée ; souvent même elle était trouble; et, lorsqu'il avait
plu un peu fort, peu s'en fallait qu'elle ne fût bourbeuse.
Mais que lui faisait tout cela? il venait laver sa sueur, et
non les parfums de la veille. Que pensez-vous qu'on va dire
en apprenant ceci? - «Je n'envie guère le sort de Scipion,
c'était vivre comme un exilé que de se baigner de la sorte. -
Sachez donc, de plus, qu'il ne se baignait pas tous les jours ;
car, au dire des écrivains qui nous ont transmis les anciens
usages de Rome, on se lavait tous les jours les bras et les
jambes, que le travail avait salis ; mais, quant au reste du
corps, on ne le lavait que les jours de marché. Ici j'entends
quelqu'un s'écrier: « Ils étaient donc bien sales ! Que de-
vaient-ils sentir?
» - Ils sentaient la guerre, le travail,
l'homme enfin ! Depuis que les bains sont si propres, les
hommes sont devenus plus sales. Que dit Horace, pour peindre
un infâme connu pour se plonger honteusement dans toute
sorte de délices:
«Rufillus sent les parfums.»

Si ce Rufillus revenait à présent, on lui trouverait une odeur
de bouc, et il serait pour nous ce qu'était de son temps Gorgonius,
qu'Horace lui oppose. C'est peu de se parfumer, il
faut renouveler les odeurs deux ou trois fois par jour, pour
qu'elles ne se dissipent pas. Et l'on se glorifie de ces odeurs,
comme si l'on en était doué par la nature !

Si vous trouvez la matière un peu triste, prenez-vous-en
à la maison de campagne de Scipion. - Égialus, qui en est
propriétaire, et qui l'exploite en père de famille intelligent,
m'a appris qu'on peut transplanter un arbre, même vieux.

C'est un secret nécessaire pour nous autres vieillards qui ne
plantons jamais d'oliviers que pour l'utilité d'autrui. Je l'ai vu
transplanter en automne des arbres de trois ou quatre ans
dont les fruits étaient désagréables. Vous aussi, vous trouverez
un abri sous cet arbre :
« Qui vient tardivement et réserve son ombre pour les arrière-neveux, »
comme parle Virgile, qui s'est occupé bien plus de dire avec
élégance que de dire vrai, et qui a eu plus de soin de plaire
à ses lecteurs que d'instruire les laboureurs. Sans parler de
bien d'autres erreurs, je vous citerai celle-ci que je n'ai pu
m'empêcher de reconnaître aujourd'hui :
« La fève se sème au printemps : alors aussi la terre, devenue friable,
reçoit le sainfoin, et le millet réclame sa culture annuelle.
»

Vous allez juger s'il a raison de dire qu'il faut les semer à
la même époque, et dans la saison du printemps.
Nous sommes à présent dans le mois de juin, tout près
d'entrer en juillet; cependant je viens de voir, le même jour,
cueillir les fèves et semer le millet.

Je reviens aux oliviers, que j'ai vu transplanter de deux
manières. Égialus transportait les troncs des grands arbres,
après en avoir réduit les branches émondées à un pied
de longueur, et en avoir coupé les racines, à l'exception de la
souche principale à laquelle elles tenaient : cette souche, il
la plaçait dans un trou garni de fumier, puis il la recouvrait
avec de la terre, qu'il ne se contentait pas de mettre par-dessus,
mais qu'il foulait et pressait de ses pieds. Il prétend
que ce mode de pression est ce qu'il y a de plus efficace :
il a pour effet de neutraliser l'action du froid et du vent; il
garantit, en outre, l'arbre de tout ébranlement, et lui permet
ainsi d'étendre et de fixer au sol ses racines naissantes, les-
quelles, étant encore tendres et ne pouvant se maintenir
d'elles-mêmes, seraient infailliblement arrachées par la moindre
secousse. Avant d'enterrer l'arbre, il a soin aussi de
racler un peu la souche, afin, dit-il, que de nouvelles racines
sortent des parties qu'il a ainsi mises à nu. De plus, le tronc
ne doit pas être élevé de plus de trois on quatre pieds au-dessus
du sol; car, en prenant ce soin, il se couvrira sur-le-champ
de rejetons par en bas, et il ne sera pas sec et rabougri,
comme le sont les vieux oliviers.

Il m'a encore montré une autre manière de transplanter,
consistant à prendre de fortes branches, mais dont l'écorce soit
tendre comme celle des jeunes arbres, et à les fixer en terre
ainsi que je viens de dire. L'arbre grandit moins vite; mais
comme sa pousse commence au pied même, il n'a rien de rude
ni d'âpre. J'ai vu transplanter même une vigne très vieille: à
cet effet, il faut réunir en faisceaux les filaments des racines,
puis étendre le plant dans toute sa longueur, afin que le cep
même jette des racines. J'ai vu des vignes, ainsi plantées au
mois de février et même après la fin de mars, s'attacher déjà
avec force aux ormeaux voisins. Tous ces arbres à haute tige
veulent, selon le dire d'Égialus, être arrosés avec de l'eau
de citerne : s'il est vrai qu'elle soit profitable, la pluie
prend soin de nous en fournir. Je ne veux pas vous en apprendre
davantage, de peur de me donner en vous un contradicteur,
comme Égialus en a trouvé un en moi.


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