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[11,0] LIVRE XI. [11,84] LXXXIV. IL EST BON DE LIRE ET D'ÉCRIRE ALTERNATIVEMENT. QUEL FRUIT ON PEUT RETIRER DE LA LECTURE. Je m'aperçois que mes excursions, en secouant ma paresse, sont utiles à ma santé et à mes études. Pourquoi elles profitent à ma santé, vous le devinez : comme l'amour des lettres m'a rendu paresseux et insouciant pour mon corps, elles me font prendre de l'exercice sans que j'y mette du mien. Comment elles favorisent mes études, le voici : elles ne me privent pas de mes lectures. Or, pour moi, les lectures sont de première nécessité : d'abord parce qu'elles me préservent d'être content de moi seul; ensuite parce qu'en me mettant au fait des recherches des autres, elles me permettent de constater les découvertes déjà faites et celles qui restent à faire. La lecture, d'ailleurs, alimente l'esprit et le délasse de l'étude, non toutefois sans quelque étude. Il ne faut pas plus se borner à écrire qu'il ne faut se borner à lire; car la première chose fatigue et épuise l'esprit: je parle de la composition; la seconde l'énerve et le relâche. Il faut que ces deux exercices se relayent, se servent de correctif l'un à l'autre : ce que la lecture a recueilli, la composition doit le mettre en oeuvre. Nous devons imiter en cela les abeilles, qui, dans leurs excursions, sucent les fleurs propres à faire le miel, et qui ensuite disposent et arrangent en rayons tout le butin qu'elles ont ramassé. A ce propos, Virgile a dit : « Elles distillent un miel pur, et de ce doux nectar remplissent les alvéoles. » On ne sait pas bien si le suc qu'elles tirent des fleurs devient aussitôt miel, ou bien s'il n'acquiert cette saveur que par quelque mélange et par l'effet de leur haleine. Quelquesuns prétendent quelles ne possèdent pas la faculté de faire le miel, mais seulement de le recueillir. Ils se fondent sur ce qu'on trouve chez les Indiens, sur les feuilles des roseaux, un miel produit, soit par la rosée de ce climat, soit par une sécrétion douce et grasse de la plante même : ils induisent de là que nos plantes peuvent avoir la même vertu, quoique à un degré moins éminent et moins sensible, et qu'ainsi l'insecte, par une disposition naturelle, recueille et unit ensemble ces éléments du miel. D'autres pensent qu'il faut une préparation et une sorte d'assaisonnement pour opérer la transformation des molécules qu'elles ont extraites des fleurs et des végétaux les plus délicats; indépendamment de l'espèce de levain dont la fermentation lie ces substances diverses et en fait un seul tout. Mais, pour ne pas me laisser entraîner hors de mon sujet, je répète que nous devons imiter les abeilles, et mettre séparément ce que nous avons recueilli de nos différentes lectures: ces provisions, étant séparées, se conservent mieux : ensuite, il faut, en y appliquant tous nos soins, donner à ces sucs divers un même goût, afin que, dans nos emprunts mêmes, on reconnaisse pourtant autre chose que des emprunts. C'est ce que fait tous les jours la nature dans notre corps, sans que nous nous en mêlions. Aussi longtemps que les aliments que nous avons pris conservent leur qualité, et nagent dans l'estomac à l'état solide, ils nous pèsent; mais après qu'ils se sont décomposés, ils passent dans le sang et accroissent nos forces. Faisons de même pour les aliments de l'esprit; ayons soin de les dissoudre et de nous les assimiler. Il faut les bien digérer; sans quoi ils passeront dans notre mémoire, mais non dans notre esprit : sachons les faire nôtres et nous les approprier tout à fait, afin de former une seule chose de plusieurs, comme le calcul, en rassemblant des sommes inégales et différentes, arrive à en faire une somme totale. Que notre esprit observe cette marche : qu'il cache tous ses emprunts pour ne laisser voir que ce qu'il en a fait. Quand même on trouverait chez vous quelque ressouvenir, quelque empreinte du modèle que votre admiration vous a fait suivre, ce doit être la ressemblance d'un fils avec son père, et non un portrait; car un portrait est chose morte. Mais ne reconnaîtra-t-on pas, tout d'abord, de qui vous imilez le style, le raisonnement, les pensées? - Je crois la chose tout à fait impossible, si c'est un habile homme qui imite, et s'il met en oeuvre ses matériaux de manière à leur imprimer sa marque, en les ramenant à l'unité. Ne savez-vous pas de combien de voix différentes un choeur est composé? Cependant, de tant de sons divers, il n'en résulte qu'un seul : il y a des voix aiguës, il y en a de graves, il y en a de moyennes ; aux accents des hommes et des femmes se mêlent ceux de la flûte : on entend toutes ces voix ensemble, sans qu'on puisse distinguer aucune d'elles séparément. Je parle des chœurs tels que les anciens philosophes les ont connus ; car, dans nos concerts d'aujourd'hui, il y a plus de chanteurs qu'il n'y avait autrefois de spectateurs dans les théâtres. Et cependant, quoique le parquet soit encombré par les chanteurs, l'amphithéâtre bordé de trompettes, et l'avant-scène remplie du bruit des flûtes et des instruments de tous genres, tous ces sons se fondent en un accord général. Tels je veux que soient nos esprits. Que des connaissances et des préceptes de toute espèce, que des exemples de tous les âges y prennent place, mais pour tendre à une même fin. Comment y parvenir? dites-vous. - Par une attention continuelle, en ne faisant rien que d'après les conseils de la raison. Si vous voulez lui prêter l'oreille, elle vous dira : « Laissez là tous les objets après lesquels on court! laissez là les richesses, qui sont un danger ou un fardeau pour ceux qui les possèdent! laissez là les voluptés du corps et de l'âme! elles énervent et amollissent : laissez là l'ambition, toute gonflée de vent et de fumée! elle ne connaît point de bornes; elle a également peur de ceux qui sont devant et de ceux qui sont derrière elle; elle est tourmentée par l'envie, une double envie : et vous savez quelle misère c'est d'être envieux et d'être envié. Vous voyez ces palais des grands, ces antichambres où se pressent des flots de courtisans rivaux ? Combien d'affronts pour y entrer! combien d'autres à subir, quand on y est entré! Franchissez ces riches degrés et ces vestibules soutenus par d'énormes terrasses; vous ne sauriez marcher en assurance sur ce sol moins élevé encore que glissant. Ah ! dirigez-vous plutôt du côté de la sagesse; recherchez plutôt ses biens tranquilles et inépuisables. Tout ce qui paraît s'élever au-dessus des choses humaines, quoique chétif, et n'ayant qu'une grandeur relative, ne laisse pas d'être d'un accès pénible et difficile. On ne s'élève aux honneurs que par un sentier escarpé. Mais si vous voulez vous transporter dans cette sublime région d'où l'on domine la fortune, vous verrez sous vos pieds tout ce qu'on regarde comme haut placé; et cependant c'est par un chemin tout uni que vous serez arrivé au faite. lettre suivante : les passions même les plus modérées sont interdites au sage les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
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