|
|
|
[10,0] LIVRE X. [10, 81] LXXXI. DEVONS-NOUS DE LA RECONNAISSANCE A CELUI QUI, APRÈS NOUS AVOIR FAIT DU BIEN, NOUS FAIT DU MAL? Vous vous plaignez d'avoir rencontré un ingrat. Si c'est le premier, remerciez-en la fortune ou votre prudence. Pourtant, en pareil cas, la prudence ne sert qu'à rendre parcimonieux; car, pour échapper à l'ingratitude, vous cesserez d'être bienfaisant: ainsi, de peur qu'un bienfait ne périsse entre les mains d'autrui, vous le laisserez périr entre les vôtres. Renoncez à en recueillir le fruit plutôt qu'à la bienfaisance : on ne laisse pas de semer à la suite d'une mauvaise récolte. Souvent les longues pertes causées par la stérilité d'un sol ingrat sont réparées par une année. d'abondance. La découverte d'un homme reconnaissant vaut bien qu'on coure parfois les chances de l'ingratitude. Personne n'a la main assez sûre dans la distribution de ses bienfaits, pour ne pas être souvent trompé : consentons à nous tromper pour rencontrer quelquefois juste. On retourne à la mer après un naufrage; les avanies ne font pas déserter la place aux usuriers. La vie languirait dans une inertie continuelle, s'il fallait abandonner tout ce qui présente des obstacles. Mais voici une considération qui vous fera revenir à des sentiments plus généreux : pour venir à bout d'une chose incertaine, il faut la tenter à maintes reprises. Mais j'en ai dit assez long sur ce sujet dans mon Traité des Bienfaits ; il me semble plus à propos d'examiner une question que je ne crois pas avoir suffisamment développée, à savoir : si un homme qui nous a rendu service, et qui ensuite nous a fait du mal, a effacé la première action par l'autre, et nous a rendus quittes envers lui? Admettez même, si vous voulez, qu'il nous ait fait plus de mal qu'il ne nous avait fait de bien. Si vous en appelez à l'opinion consciencieuse d'un juge rigide, il compensera l'un par l'autre, et vous dira : «Bien que le mal l'emporte, les services reçus doivent vous en faire oublier l'excès. Le tort a été plus grand, mais le service a été le premier : il faut donc tenir compte même du temps. » C'est une chose trop évidente de soi, pour que j'aie besoin de vous la recommander : qu'il faut examiner si le bienfait a été spontané, et l'injure involontaire : car c'est toujours par l'intention qu'on doit juger les bienfaits et les injures. Je ne voulais pas faire le bien; mais la honte, l'importunité , ou le calcul, m'ont vaincu, ont triomphé de ma résistance. Les sentiments de celui qui donne doivent régler la disposition d'esprit de celui qui reçoit; ce n'est pas l'importance du bienfait, c'est l'intention qu'il faut peser. Mais trêve de conjectures. Il y a eu d'abord un bienfait, puis ce bienfait a été surpassé en valeur par une injure,. L'homme de bien fait son calcul de manière à s'abuser lui-même : il ajoute au bienfait et retranche à l'offense; mais un juge moins rigoureux, comme je préférerais l'être, se fera un devoir d'oublier l'injure pour ne se souvenir que du service. - Pourtant, objectera-t-on, il est conforme à la justice de rendre à chacun ce qui lui est dû; de payer un bienfait par la reconnaissance, une offense par le talion, ou tout au moins par le ressentiment. - Cela ne peut être vrai que si l'offense est venue d'une per- sonne, et le bienfait d'une autre personne; car si nous avons affaire à la même personne, le bienfait doit effacer l'offense. Quand même notre offenseur ne nous aurait pas obligés antérieurement, il eût fallu lui pardonner; on doit donc plus que le pardon à celui qui nous a nui après nous avoir fait du bien. Ce n'est pas, du reste, que j'attache le même prix à l'une et à l'autre action : il va sans dire que j'estime le bienfait plus que l'offense. Tout le monde ne sait pas être reconnaissant d'un bienfait : il peut arriver qu'un fou, qu'un homme grossier, ou sorti de la foule, éprouve, sous l'influence récente du bienfait, une gratitude passagère; mais il ignore jusqu'à quel point il est redevable : il est donné au sage seul de savoir apprécier chaque chose à sa juste valeur. Car le fou dont je parlais tout à l'heure, quelque bonne intention qu'il ait, ou rend moins qu'il ne doit, ou ne rend pas à propos : le bienfait qu'il devrait vous rapporter, il le jette à l'aventure et sans convenance. Il y a des mots merveilleusement propres pour exprimer certaines choses : notre vieux langage avait pris à tâche d'en faire comme autant de symboles efficaces qui instruisissent l'homme de ses devoirs. Ainsi nous disons : Ille illi gratiam retulit, «un tel a rapporté son bienfait à un tel. » Referre veut dire apporter de soi-même ce qu'on doit. Nous ne disons pas gratiam reddidit, « il a rendu le bienfait, » car nous rendons les choses, ou parce qu'on nous les a redemandées, ou malgré nous, ou à notre volonté, ou par les mains d'un autre. Nous ne disons pas non plus reposuit beneficium, « il a remis le bienfait qu'il a reçu, » ni soluit, « il l'a acquitté : » nous n'avons point voulu de mot qui indique une dette. Le mot referre veut dire rapporter à celui qui a donné : il exprime un acte volontaire; celui qui a rapporté s'est sommé lui-même. Le sage pèsera au dedans de lui-même toutes les circonstances d'un bienfait : le temps, le lieu, le mérite de la personne dont il l'a reçu et la façon dont on l'a offert. Voilà pourquoi nous prétendons qu'il n'y a que le sage qui sache referre gratiam, reconnaître le bienfait. Lui seul aussi sait distribuer ses bienfaits, mais il n'est sage qu'autant qu'il est plus aise de donner qu'un autre de recevoir. Il me semble entendre quelqu'un dire que cette proposition est du nombre de ces assertions hasardées que les Grecs ont appelées paradoxes, puis ajouter : « Personne que le sage ne sait donc reconnaître un bienfait? Il n'y a donc que lui qui sache restituer à un créancier ce qu'il lui doit? Il n'y a donc que lui qui, lorsqu'il achète un objet, en sache payer le prix au marchand? » - Or, pour qu'on ne nous querelle point, sachez qu'Épicure soutient la même chose : du moins, Métrodore dit: « que le sage seul sait reconnaître un bienfait. » Puis il s'étonne que nous disions : « Le sage seul sait aimer, le sage seul mérite le nom d'ami. » Pourtant la reconnaissance est un acte d'amour et d'amitié; il y a mieux, elle est plus ordinaire, et s'adresse à plus de monde que l'amitié véritable. Il s'étonne encore de nous entendre dire « que la probité n'existe que chez le sage,» comme s'il ne le confessait pas lui-même. La probité est-elle possible chez l'homme qui ne sait pas reconnaître un bienfait? Qu'on cesse donc de nous décrier comme si nous mettions en avant des maximes incroyables; et qu'on sache que le sage possède l'honnêteté même, tandis que le vulgaire n'en a que l'image et l'apparence. Il n'y a que le sage qui sache reconnaître un bienfait: cela n'empêche pas que l'insensé ne puisse le reconnaître d'une façon telle quelle, et du mieux qu'il peut; le discernement lui manquera plutôt que la volonté, car on n'a pas besoin d'apprendre à vouloir. Mais le sage rapprochera toutes les circonstances du bienfait; car, bien que ce soit toujours une même chose, il a plus ou moins d'importance selon le temps, le lieu et la cause. Souvent des trésors versés à pleines mains n'ont pas fait autant de bien que mille deniers donnés à propos. Il y a une grande différence, en effet, entre donner et secourir, entre sauver un homme par ses libéralités ou lui procurer l'aisance. Souvent la chose donnée est modique, mais la suite en est importante. Quelle différence ne trouverez-vous pas encore entre l'homme qui a puisé dans son coffre pour vous donner, et celui qui a reçu un bienfait pour vous en faire part! Mais pour ne pas retomber dans des détails que nous avons suffisamment approfondis, l'homme de bien, dans cette comparaison du bienfait et de l'injure, portera sans doute le jugement le plus conforme à l'équité; toutefois il sera plus favorable au bienfait, c'est de ce côté qu'il inclinera. La considération de la personne influe encore beaucoup dans les affaires de cette nature. Vous m'avez obligé dans la personne de mon esclave, mais vous m'avez outragé dans celle de mon père; vous avez sauvé mon fils, mais vous avez fait périr mon père. Viennent ensuite les autres considérations qui sont les éléments de toute comparaison : si la différence est peu sensible, on n'en tiendra pas compte; fût-elle même considérable, on pardonnera, si on peut le faire sans blesser le devoir et l'honneur, c'est-à-dire dans le cas où l'offense serait tout à fait personnelle. En résumé, l'homme de bien se montrera facile dans cette compensation; il consentira même à ce qu'on lui compte plus qu'il ne doit. C'est malgré lui qu'il balancera le bienfait par l'offense; il aura plus de penchant à se trouver redevable et à s'acquitter. On est dans l'erreur, quand on trouve plus de plaisir à recevoir un bienfait qu'à le rendre. S'il est plus agréable de rembourser que d'emprunter, ne doit-on pas également éprouver plus de plaisir à se décharger de la dette d'un bienfait reçu qu'à la contracter? Car, c'est encore une erreur des ingrats, de payer à leur créancier quelque chose au delà du principal, et de croire que l'usage des bienfaits doive être gratuit. Au contraire, le temps augmente la valeur des bienfaits, et on doit les payer d'autant plus chèrement qu'on les paie plus tard. C'est l'action d'un ingrat de ne pas rendre un bienfait avec usure. Aussi faut-il avoir égard à cette dernière circonstance, quand on fait le compte de ce qu'on a reçu et de ce qu'on doit payer. Il faut prendre soin de nous montrer reconnaissants le plus possible : on ne peut qu'y gagner; car la justice ne profite pas seulement aux autres, comme on le croit vulgairement; la meilleure partie du bien qu'elle fait lui revient à elle-même. On ne rend pas service à un autre, qu'on ne se rende service à soi-même. Je ne veux pas dire par là que celui que vous aurez aidé vous aidera, que celui que vous aurez protégé vous défendra, que le bon exemple revient, après un circuit, au point d'où il est parti, tout ainsi que les mauvais exemples retombent sur leurs auteurs, et qu'on n'a point de pitié pour les gens qui sont, à leur tour, victimes de torts semblables à ceux qu'ils ont eus envers les autres. Ce que je veux établir, c'est que toutes les vertus portent leur récompense en elles-mêmes. On ne les pratique point par intérêt; la récompense d'une bonne action, c'est de l'avoir faite. Si je suis reconnaissant, ce n'est pas pour que mon bienfaiteur, encouragé par une première épreuve, m'oblige avec plus de plaisir une autre fois, mais pour faire une chose qui m'est agréable en même temps qu'elle est honorable. Si je suis reconnaissant, ce n'est pas parce que j'y trouve du profit, mais parce j'y prends plaisir; et, pour vous convaincre de ce que j'avance, si je ne pouvais prouver ma reconnaissance qu'en paraissant ingrat, si je ne pouvais payer un bienfait que par une injure apparente, je ne balancerais pas à marcher vers ce but honorable par le chemin de la mauvaise renommée. Personne, à mes yeux, ne fait plus de cas de la vertu, personne ne lui est plus dévoué que celui qui compromet sa réputation d'homme dé bien, pour ne pas compromettre sa conscience. Vous serez donc reconnaissant, comme je vous le disais, plutôt pour votre bien que pour celui des autres. C'est une chose ordinaire, et qui se voit tous les jours, de recouvrer ce qu'on avait donné; mais c'est une action honorable pour vous, et qui annonce une âme heureusement douée, que d'avoir été reconnaissant. Car si la méchanceté rend les hommes malheureux; si la vertu fait leur bonheur, et si c'est une vertu d'être reconnaissant, vous avez rendu une chose fort commune pour en acquérir une inestimable, je veux dire la conscience d'avoir été reconnaissant, plaisir qui n'appartient qu'à une âme divine et privilégiée. Des sentiments contraires sont une cause de malheur. Quiconque est ingrat sera malheureux; je dis plus, il l'est dès l'instant même. Évitons donc d'être ingrats, et cela pour nous-mêmes, si ce n'est pour les autres. Ce n'est que la partie la plus petite et la plus légère de la méchanceté qui rejaillit sur les autres ; ce qu'elle a de pis, et pour ainsi dire de plus compacte, reste à la source et pèse sur son auteur. A ce sujet, notre cher Attale avait coutume de dire : « La méchanceté boit elle-même la plus grande partie de son venin. » Le venin avec lequel le serpent fait tant de mal aux autres, sans qu'il en ressente lui-même, est bien différent de celui dont nous parlons : ce dernier est terrible surtout pour ceux qui le portent. L'ingrat se tourmente et se ronge lui-même; il hait les bienfaits qu'il a reçus, parce qu'il faut les rendre; il les rabaisse continuellement, tandis qu'il augmente et exagère les torts. Or, est-il un homme plus malheureux que celui qui oublie les services et ne se rappelle que les injures? La sagesse, au contraire, embellit tous les bienfaits reçus, les relève à ses propres yeux, et se plait à les rappeler sans cesse. Les méchants n'ont qu'un moment de plaisir, et il est bien court : celui où ils reçoivent le bienfait ; mais pour le sage, ce même bienfait est un sujet de joie durable et sans fin. Ce n'est pas de le recevoir, mais de l'avoir recu, qu'il est heureux, et de là vient la continuité, la perpétuité de son bonheur. Il ne fait pas attention aux offenses, non par insouciance et par oubli, mais parce qu'il le veut ainsi. Il ne met pas toutes les choses au pis, et ne cherche pas à qui s'en prendre de ses malheurs; il aime mieux imputer à la fortune les torts que les hommes ont envers lui. Il ne calomnie ni les discours ni les visages; toutes les contrariétés qu'il éprouve, il les interprète de manière à les adoucir; il ne préfère pas le souvenir d'une offense à celui d'un bienfait. Autant que possible, il garde la première et la meilleure impression; il ne change de sentiments à l'égard de ceux qui lui ont rendu service, qu'après des outrages réitérés et d'une irrécusable évidence : encore son changement se réduit-il à être après l'injure; si grande qu'elle soit, ce qu'il était avant le bienfait. En effet, quand l'injure est seulement égale au bienfait, il lui reste encore quelque bienveillance dans l'âme. Un accusé est absous, quand il y a égalité de voix, et, dans les cas douteux, l'humanité incline toujours pour la douceur; de même le sage, si les services et les torts sont égaux, pourra bien cesser de devoir, mais ne cessera pas de vouloir être redevable; il fera comme ceux qui paient après l'abolition des dettes. Il est impossible d'être reconnaissant, si l'on ne méprise les objets dont le vulgaire raffole. Si vous voulez rendre un bienfait, il faut savoir au besoin aller en exil, répandre votre sang, vous résigner à la pauvreté, souvent même exposer votre innocence flétrie aux rumeurs les plus infamantes. L'homme reconnaissant ne se regarde pas facilement comme quitte. Le bienfait est pour nous au-dessus de tout le reste, quand nous le sollicitons; il n'est plus rien pour nous, quand nous l'avons obtenu. Voulez-vous savoir ce qui nous fai oublier les bienfaits? C'est l'avidité d'en recevoir de nouveaux. Ce qui nous occupe alors, ce n'est point ce que nous avons obtenu, mais ce que nous espérons obtenir encore. Nous sommes détournés du devoir par les richesses, les honneurs, la puissance, enfin, par tous les avantages qui ont du prix à nos yeux, mais qui, en eux-mêmes, n'ont aucune valeur. Nous ne savons pas apprécier des choses pour lesquelles il faudrait consulter la nature plutôt que l'opinion des hommes. Tous ces objets n'ont rien de merveilleux, et qui soit fait pour captiver nos âmes, si ce n'est l'habitude où nous sommes de les admirer. Ce n'est point parce qu'ils sont désirables qu'on les estime, mais on les désire parce qu'ils sont estimés; et comme l'erreur des particuliers a fait autrefois l'erreur générale, aujourd'hui l'erreur générale fait celle des particuliers. Mais si nous nous en rapportons au peuple sur tout le reste, partageons donc aussi la croyance où il est, qu'il n'y a rien de plus honorable que la reconnaissance. Pas de ville, pas de pays, si barbare qu'il soit, qui ne vous crie cette vérité; les bons et les méchants seront d'accord sur ce point. Vous trouverez des gens qui loueront la volupté ; d'autres qui préféreront le travail : il en est qui regarderont la douleur comme le plus grand des maux; d'autres ne l'appelleront même pas un mal. Celui-ci considérera les richesses comme le premier de tous les biens; celui-là vous dira qu'elles ont été inventées pour la perte du genre humain, et que le plus riche des hommes est celui à qui la fortune n'a rien à donner. Mais, au milieu de cette diversité de jugements, tout le monde vous répétera ce qui se dit partout : qu'on doit être reconnaissant des services rendus. La foule, partagée sur tout le reste, sera d'accord sur ce point; et pourtant nous rendons le mal pour le bien. C'est souvent aussi une cause d'ingratitude que de ne pouvoir se montrer assez reconnaissant. La démence en est même venue à ce point, qu'il y a le plus grand danger à obliger certaines gens : dans la persuasion où ils sont qu'il est honteux de ne pas rendre, ils voudraient que ceux à qui ils ont à rendre ne fussent plus de ce monde. Gardez pour vous ce que vous avez reçu; je ne vous demande rien, je n'exige rien en échange; seulement ne me punissez pas du bien que je vous ai fait. Il n'y a pas de haine plus terrible que celle que produit la honte d'un bienfait méconnu. lettre suivante : contre la mollesse et contre les subtilités des dialecticiens les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
|