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[20,123] CXXIII. MOEURS FRUGALES DE SÉNÈQUE. QU'IL FAUT FUIR LES APOLOGISTES DE LA VOLUPTÉ. Harassé d'avoir fait une route plus incommode que longue, je suis arrivé à ma maison d'Albe fort avant dans la nuit. N'y trouvant rien de préparé que moi-même, je me suis jeté sur un lit pour me délasser, et prendre en patience le retard du cuisinier et du boulanger. Je me représente qu'il n'est rien de fâcheux pour qui le reçoit de bonne grâce, rien qui doive nous dépiter, si le dépit même ne nous l'exagère. Mon boulanger n'a-t-il point de pain? Mon fermier, mon concierge, mon porlier en ont. - Mais il est détestable ? - Attends, et il deviendra bon; la faim te le fera trouver tendre et de premier choix. Seulement n'y touche point qu'elle ne te commande. - J'attendrai donc, et ne mangerai que quand j'aurai de bon pain, ou que je cesserai d'avoir du dégoût pour le mauvais. Il est nécessaire que l'homme s'habitue à vivre de peu. Mille obstacles de temps et de lieux empêchent les riches et ceux que les dieux ont comblés de biens de satisfaire à leurs souhaits. Nul ne peut avoir tout ce qu'il désire. Mais on peut ne pas désirer ce qu'on n'a point, et user gaiement de ce que le sort nous offre. C'est un grand point d'indépendance, qu'un estomac bien discipliné et qui sait souffrir les mécomptes. Vous ne sauriez imaginer quelle satisfaction j'éprouve à sentir ma lassitude se reposer sur elle-même. Je ne demande ni frictions, ni bain, ni aucun autre remède que le temps. Ce qui est venu par la fatigue s'en va par le repos; et ce souper, tel quel, me flattera plus qu'un banquet d'apparat. Voilà donc enfin mon courage mis à une épreuve inattendue, par conséquent plus franche et plus réelle. Car l'homme qui s'est préparé, qui s'est arrangé pour souffrir avec patience, ne découvre pas si bien quelle est sa vraie force. Les preuves les plus certaines sont celles que notre âme en donne sur-le-champ quand les contre-temps la trouvent non seulement courageuse, mais calme; quand loin d'éclater en transports, en invectives, nous suppléons à ce que nous avions droit d'attendre en supprimant notre désir; et réfléchissons que si nos habitudes en souffrent, nous-mêmes n'y perdons rien. Que de choses dont on ne comprend toute l'inutilité que lorsqu'elles viennent à nous manquer! On en usait non par besoin, mais parce qu'on les avait ! Que de choses l'on achète parce que d'autres les ont achetées, parce qu'elles se trouvent chez presque tout le monde ! L'une des causes de nos misères, c'est que nous vivons à l'exemple d'autrui, et qu'au lieu d'avoir la raison pour règle, la coutume nous emporte. Ce qu'on n'aurait garde de faire, si peu de gens le faisaient, nous l'imitons comme si, pour être plus générale, la chose en était plus belle, et l'erreur prend sur nous les droits de la sagesse, dès qu'elle devient l'erreur publique. On ne voyage plus maintenant que précédé d'un escadron de cavaliers numides et d'une légion de coureurs. Il est mesquin de n'avoir personne qui jette hors de la route ceux qui vont vous croiser, et qui annonce par des flots de poussière que voici venir un homme d'importance. Tout le monde a des mulets pour porter ses cristaux, ses vases murrhins, ses coupes ciselées par de grands artistes. Il est pitoyable de paraître avoir une vaisselle à l'épreuve des cahots. Chacun fait voiturer ses jeunes esclaves le visage enduit de pommades, de peur que le soleil, que le froid n'offense leur peau délicate; et l'on doit rougir lorsque, dans le cortége de ses mignons, on n'a pas de visage assez frais pour avoir besoin de cosmétique. Évitons le commerce de tous ces gens-là. Ce sont eux qui communiquent le vice et le portent d'un lieu dans un autre. On a toujours cru que la pire espèce d'hommes étaient les colporteurs de médisances : mais il est aussi des colporteurs de vices. Leurs doctrines sont profondément pernicieuses, et quand elles n'empoisonneraient pas sur-le-champ, elles n'en laissent pas moins leurs germes dans le coeur; elles ne nous quittent plus même après que le corrupteur s'est éloigné, et développent plus tard leur venin. Comme au sortir d'une symphonie notre oreille emporte avec elle l'harmonie et la douceur des chants, qui, occupant notre pensée, ne lui permettent point d'application sérieuse; ainsi le discours des flatteurs et de ceux qui louent des choses déshonnêtes retentissent en nous plus de temps que l'on n'en met à les entendre, et difficilement l'on bannit de son âme ce concert enchanteur : il nous poursuit, il se prolonge, il revient par intervalles. Gardons-nous donc de ces discours pervers, et surtout des premières insinuations. Car si une fois nous les souffrons, s'ils trouvent accès près de nous, ils deviendront plus hardis, et bientôt nous entendrons ces lâches maximes : « La vertu! la philosophie! la justice! termes sonores, mais vides de sens. Le seul bonheur, c'est de mener joyeuse vie, bien manger, bien boire, et jouir, sans contrainte, de son patrimoine : voilà vivre, voilà se rappeler qu'on doit mourir. Les jours s'écoulent, la vie t'échappe pour ne plus revenir : hésiterais-tu? que te sert d'être sage? Et puisque tu ne seras pas toujours habile aux plaisirs, à quoi bon imposer la frugalité à l'âge capable de les goûter et qui les demande? Pourquoi mourir dès cette vie, et te retrancher à présent même tout ce que la mort te doit ravir? Tu n'as point de maîtresse, point de mignon qui puisse rendre ta maîtresse jalouse; tu sors chaque matin le gosier sec; tes repas sont ceux d'un fils qui doit soumettre à son père son journal de dépense. Ce n'est pas là jouir, c'est assister aux jouissances des autres. Quelle folie de te faire le gérant de ton héritier, de tout te refuser, pour que ton ample succession te fasse un ennemi d'un ami! car plus tu lui laisseras, plus ta mort lui causera de joie. Quant à ces esprits chagrins et sourcilleux, censeurs d'autrui, ennemis d'eux-mêmes, pédagogues du genre humain, n'en tenons nul compte, et préférons hardiment bonne vie à bonne renommée. Langage à fuir aussi loin que ces chants qu'Ulysse ne voulut entendre qu'après s'être fait attacher au mât de son vaisseau. Il a en effet le même pouvoir: il chasse de nos cœurs, patrie, famille, amitié, vertus, et nous jette dans le gouffre d'une vie de misère et de honte. Qu'il vaut bien mieux suivre le droit chemin et s'élever jusqu'à ce point désiré où l'honnête seul a droit de nous plaire! C'est à quoi nous pourrons atteindre si nous considérons qu'il est deux sortes d'objets qui nous attirent ou nous repoussent. Ce qui nous attire, ce sont les richesses, les plaisirs, la beauté, les honneurs, et tous les charmes, toutes les séductions d'ici-bas; ce qui nous repousse, c'est le travail, la mort, la douleur, l'ignominie, une vie en butte aux privations. Notre devoir est de nous habituer à ne pas craindre ceux-ci, à ne pas désirer ceux-là. Sachons combattre et résister, fuyons ce qui nous invite, et faisons tête à ce qui nous attaque. Ne voyez-vous pas combien l'homme qui monte diffère d'attitude avec celui qui descend? Si l'on descend, on porte le corps en arrière; si l'on gravit, on se penche en avant: car peser, en descendant, sur la partie antérieure du corps, et, pour monter, le ramener en arrière, c'est vouloir se précipiter. Or on court aux voluptés par une descente rapide, et l'on monte vers la sagesse par un sentier difficile et raide; ici l'on doit pousser le corps en avant, et pour descendre il faut le retenir en arrière. Ma pensée n'est point, comme vous pourriez le croire, que ceux-là seuls sont dangereux à écouter qui vantent le plaisir et nous inspirent la crainte de la douleur, déjà effrayante par elle-même. J'en vois d'autres non moins nuisibles, qui, sous le masque du stoïcisme, nous exhortent aux vices. Qu'annoncent-ils en effet? Que le sage, le philosophe seul sait faire l'amour; que seul il possède le grand art de bien boire et d'être bon convive. Nous examinons aussi, disent-ils, jusqu'à quel âge on peut aimer les jeunes garçons? Mais laissons aux Grecs cette coutume; prêtons plutôt l'oreille à ceux qui nous disent: Nul ne devient bon par hasard; la vertu veut un apprentissage. La volupté est une chose abjecte, ignoble, futile, digne de toute notre indifférence, qui nous est commune avec les animaux privés de la parole, et que les dernières, les plus viles d'entre les brutes poursuivent avec le plus d'ardeur. Qu'est-ce que la gloire? Un songe, une fumée, un je ne sais quoi plus fugitif que le vent. La pauvreté n'est un mal que pour qui se révolte contre elle. La mort n'est point un mal. Et qu'est-ce donc? dites-vous. C'est la seule loi d'égalité chez les hommes. La superstition est une erreur qui tient du délire: elle craint quand elle devrait aimer, et son culte est un outrage. Quelle différence y a-t-il entre nier les dieux et les diffamer? Voilà ce que la philosophie doit nous dire et redire sans cesse. Son devoir n'est point de fournir des excuses au vice. Plus d'espoir de salut pour le malade, si son médecin l'invite à l'intempérance. lettre suivante : le souverain bien réside dans entendement et non dans les sens les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
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