La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

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comment nous est venue là notion du bon et honnête







[20,120] CXX. COMMENT NOUS EST VENUE Là NOTION DU BON
ET DE L'HONNÊTE.

Votre lettre, qui touche en courant nombre de questions
subtiles, s'arrête enfin sur celle-ci, dont elle demande la solution:
Comment nous est venue la notion du bon et de l'honnête ?
- Suivant les autres philosophes, ce sont là deux
choses diverses ; et suivant nous, deux parties du même tout.

Je m'explique. Ce qui est bon, selon quelques-uns, c'est ce qui
est utile; et ils nomment ainsi la richesse, un cheval, du vin,
une chaussure, tant ils ont du bien une idée abjecte, tant ils la
font descendre bas! L'honnête pour eux, c'est ce qui répond à
la loi du devoir et de la vertu : comme des soins pieux donnés
à la vieillesse d'un père, des secours offerts à la pauvreté d'un
ami, un vaillant coup de main, un avis dicté par la prudence
et la modération. Nous aussi, nous divisons les attributs, mais
le sujet est un. Rien n'est bon que l'honnête, et l'honnête, par
son essence même, est bon. Je crois superflu d'ajouter ce que
j'ai dit mainte fois sur la différence des deux choses: sachez
seulement que rien ne nous semble bon de ce qui peut servir
au mal - or, vous voyez combien de gens font mauvais usage
des richesses, de la noblesse, de la puissance.

Mais revenons au point que vous désirez voir éclaircir :
Comment nous est venue la notion première du bon et de
l'honnête ?
» La nature n'a pu nous l'enseigner : elle nous a
donné les germes de la science, non la science elle-même.
Quelques-uns disent que cette notion s'est offerte à nous par
aventure; mais est-il croyable que l'image de la vertu n'ait
que fortuitement apparu â je ne sais quel homme? Selon nous,
l'observation a recueilli, comparé entre eux certains actes fréquents
de la vie, et l'intelligence humaine y a connu le bon et
l'honnête par analogie. Comme ce mot a reçu des grammairiens
latins droit de cité, je ne crois pas devoir le proscrire et
le renvoyer dans son pays natal; je l'emploie donc, non pas
seulement comme toléré, mais comme sanctionné par l'usage.
Or, qu'est-ce que cette analogie ? le voici. On connaissait la
santé du corps, on s'avisa, que l'âme aussi avait la sienne; et
pareillement, de la force physique on déduisit la force morale.
Des traits de bonté, d'humanité, de courage nous avaient
frappés d'étonnement; nous commençâmes à les admirer
comme autant de perfections. Il s'y mêlait beaucoup d'alliage;
mais le prestige d'une action remarquable les couvrait de son
éclat: nous avons donc dissimulé ces taches. Car naturellement
nous sommes portés à outrer le plus juste éloge; et toujours
le portrait de la gloire a été au delà du vrai. De ces faits
divers fut donc tiré le type du bien par excellence.

Fabricius repoussa l'or de Pyrrhus, et vit moins de grandeur
à posséder un royaume qu'à mépriser les dons d'un roi. Le
même Fabricius, à qui le médecin de Pyrrhus promettait
d'empoisonner son prince, avertit celui-ci d'être sur ses gardes.
Ce fut l'effet d'une même vertu de ne pas être vaincu par
l'or, et de ne vouloir pas vaincre par le poison. Nous avons
admiré ce grand homme, également inflexible aux promesses
faites par le roi et contre le roi, obstiné à suivre la vertu son
modèle ; cet homme qui, soutenant le plus difficile des rôles,
celui d'un chef de guerre irréprochable, crut qu'il est des choses
non permises, même contre un ennemi; qui enfin, au sein
d'une extrême pauvreté, pour lui si glorieuse, n'eut pas moins
horreur des richesses que de l'empoisonnement. Roi d'Épire,
a-t-il dit, tu vivras, grâce à moi; réjouis-toi de ce qui tout à
l'heure causait ta peine: Fabricius est toujours incorruptible.

Horatius Coclès à lui seul intercepta l'étroit passage d'un
pont; il consentit à ce que la retraite lui fût coupée, pourvu
qu'on fermât le chemin à l'ennemi dont il soutint l'effort jusqu'au
moment où retentit avec fracas la chute des solives brisées.
Alors tournant la tête, et voyant le péril de sa patrie
écarté au prix du sien:
Me suive qui voudra maintenant,
s'écrie-t-il; et il se précipite dans le fleuve, non moins soucieux,
au milieu du courant qui l'entraîne, de sauver ses
armes que sa vie, ses armes victorieuses, dont il maintint
l'honneur intact ; et il rentra dans Rome sans le moindre mal,
comme s'il eût passé par le pont même.

Ces actions et d'autres semblables nous ont appris ce que c'est
que la vertu. D'un autre côté, ce qui peut sembler étrange,
il est des vices qui ont les dehors de l'honnête: ainsi, la meilleure
des choses est produite par son contraire. Car vous
le savez, vices et vertus se touchent, et dans les hommes
les plus vils et les plus corrompus se rencontrent les apparences
du bien. Ainsi le prodigue a les apparences de la générosité;
bien que la distance soit grande de qui sait donner, à qui ne
sait pas conserver. Car, on ne peut trop le redire, Lucilius,
beaucoup jettent leurs dons et ne les placent pas : or, appellerai-je
libéral un bourreau d'argent? La négligence ressemble
à la facilité; la témérité, au courage. Ces conformités apparentes
nous obligèrent à prendre garde, et à distinguer des choses
très rapprochées à l'extérieur, mais au fond très dissemblables.

En portant les yeux sur ceux qu'avait illustrés une action d'éclat,
on sut y démêler l'homme chez qui cet élan généreux
d'un grand coeur ne s'était manifesté qu'une fois. On vit cet
homme, brave à la guerre, timide aux luttes du forum; héros
contre la pauvreté, sans force contre la calomnie : en louant
l'action, ou méprisa l'homme. On en vit un autre bon avec
ses amis, modéré envers ses ennemis, administrant avec des
mains pures et religieuses les affaires de l'État et des citoyens;
également doué de la patience qui tolère, et de la prudence
qui n'agit qu'à propos; donnant à pleines mains, quand la libéralité
est de saison; quand le travail commande, s'y dévouant
avec persévérance, et suppléant par l'activité de l'âme à l'épuisement
du corps; du reste, se montrant toujours en tout le
même: vertueux non plus par système, mais par habitude, et
arrivé au point, non pas seulement de pouvoir bien faire, mais
de ne pouvoir faire autrement que bien. On jugea que là était
la parfaite vertu, laquelle fut divisée en plusieurs parties. Car
on avait des passions à dompter, des frayeurs à vaincre; il fallait
prévoir les choses à faire, rendre à chacun selon son droit:
on trouva pour tout cela la tempérance, la force, la prudence,
la justice, qui reçurent chacune leur tâche respective.

Qu'est-ce donc qui nous a fait connaître la vertu ? Nous
l'avons reconnue à l'ordre qu'elle établit, à sa beauté, à sa
constance, à l'harmonie de toutes ses actions, à cette grandeur
qui la rend supérieure à tout. Alors naquit l'idée de cette vie
heureuse qui coule doucement, sans obstacle, qui s'appartient
toute à elle-même. Mais comment cette dernière image s'offrit-elle
à notre esprit? Je vais le dire. Jamais ce mortel parfait,
cet adepte de la vertu, ne maudit la fortune; jamai sil n'accueillit
les événements de mauvaise grâce: se regardant comme
citoyen du monde, comme soldat de la Providence, il vit dans
chaque épreuve un commandement à subir. Toutes celles qui
lui survinrent, il ne les repoussa point comme des maux,
comme des accidents qui l'auraient atteint : il les accepta
comme une charge à lui dévolue. Quelle qu'elle soit, se dit-il,
elle est mienne ; elle est dure, elle est cruelle: ce sera pour
mon courage un aiguillon de plus. Force était donc de reconnaître
la vraie grandeur dans un homme qui jamais n'avait
gémi sous le malheur, jamais ne s'était plaint de sa destinée,
qui avait fait ses preuves en mille rencontres; qui, brillant
comme une vive lumière au sein de la nuit, avait appelé tous
les regards vers sa paisible sérénité, par son équité à remplir
ses devoirs envers les hommes comme envers les dieux. Cette
âme accomplie, cette nature excellente ne voyait au-dessus
d'elle que l'intelligence divine, dont une parcelle était descendue
dans sa mortelle enveloppe ; or, jamais l'homme n'est
plus semblable à Dieu que lorsque, se reconnaissant mortel, il
sent qu'il n'a reçu la vie que pour l'employer dignement; que
ce corps n'est point un domicile fixe, mais une hôtellerie et
une hôtellerie d'un jour, dont il faut sortir dès qu'on se sent à
charge à son hôte.

Oui, Lucilius, notre âme n'a pas de titre plus frappant de sa
haute origine, que son dédain pour l'indigne et étroite prison
où elle s'agite, que son courage à la quitter. Il n'ignore pas
où il doit retourner celui qui se rappelle d'où il est venu. Ne
voyons-nous pas combien d'incommodités nous travaillent, et
que ce corps est peu fait pour nous? Nous nous plaignons
tour à tour du ventre, de la tête, de la poitrine, de la gorge.
Tantôt nos nerfs, tantôt nos jambes nous tiennent au supplice;
les déjections nous épuisent, ou la pituite nous suffoque; puis
c'est le sang qui surabonde, et qui plus tard vient à nous manquer;
les infirmités nous assiègent, nous tiraillent dans tous
les sens : inconvénients ordinaires à l'habitant d'une demeure
qui n'est point la sienne. Et au sein même du ruineux domicile
qui nous est échu, nous n'en formons pas moins d'éternels
projets, nous n'en embrassons pas moins de nos espérances
le plus long avenir qu'une vie humaine puisse atteindre, jamais
désaltérés d'or, jamais rassasiés de pouvoir. L'impudence
et la déraison peuvent-elles aller plus loin ? Rien ne suffit à
des êtres faits pour mourir; disons mieux, à des mourants.

Car point de jour qui ne nous rapproche du terme, du bord
fatal d'où nous devons tomber, et chaque heure nous y pousse.
Voyez dans quel aveuglement nous sommes ! Cet avenir dont
je parle s'accomplit en ce moment même, et se trouve en
grande partie arrivé. Car le temps que nous avons vécu est
rentré dans le néant où il était avant que nous vécussions; et
quelle erreur de ne craindre que le dernier de nos jours, quand
chacun d'eux nous avance d'autant vers la destruction ! Ce
n'est point le pas où l'on succombe qui produit la lassitude ; il
ne fait que la révéler. Le dernier jour arrive à la mort, mais
chaque jour s'y acheminait. Elle nous emmène doucement,
elle ne nous enlève pas.

Aussi l'âme vraiment grande, qui a la conscience d'une vie
meilleure, s'efforce-t-elle, au poste où elle est placée, de se
conduire avec honneur et talent; du reste, ne regardant comme
à elle aucun des objets qui l'environnent, elle n'en use qu'à
titre de prêt: c'est un hôte, un étranger qui ne fait que passer.
La vue d'un homme doué d'une pareille constance ne serait-elle
pas pour nous la révélation d'une nature extraordinaire, surtout,
je le répète, si cette grandeur, toujours égale, nous
démontre par là qu'elle est vraie? Le vrai reste uniforme et
invariable; le faux ne dure pas. Certains hommes jouent tour
à tour le rôle de Vatinius ou de Caton : naguère ils ne trouvaient
pas Curius assez austère, Fabricius assez pauvre, Tubéron
assez frugal, assez simple dans ses besoins; et maintenant ils
luttent d'opulence avec Licinius, de gourmandise avec Apicius,
de mollesse avec Mécène. Un des plus sûrs indices de la corruption
du coeur est cette fluctuation qui le promène sans cesse
de la fausse imitation des vertus à l'amour trop réel des vices.

Tantôt il avait deux cents esclaves ; tantôt il n'en avait que dix; tantôt il-ne
parlait que de rois, de tétrarques et de grandeurs; tantôt il s'écriait : Que j'aie
une table à trois pieds, une coquille pour salière, une toge grossière pour me
garantir du froid
! Eussiez-vous donné un million de sesterces à cet homme
si économe, content de si peu, au bout de cinq jours sa bourse eût été vide.

Tous les hommes dont je parle sont représentés par ce personnage
d'Horace, jamais égal ni semblable à lui-même: tant il
est ondoyant et mobile. Tels sont beaucoup de caractères, je
dirais presque tous. Quel est l'homme qui chaque jour ne
change de dessein et de voeu ? Hier il voulait une épouse,
aujourd'hui c'est une maîtresse; tantôt il tranche du souverain,
tantôt il ne tient pas à lui qu'il ne soit le plus obséquieux des
esclaves: souvent l'orgueil se gonfle jusqu'à le rendre haïssable,
souvent il se rabaisse, et se fait plus petit, plus humble
que ceux qui rampent dans la poussière; d'une main il sème
l'or, de l'autre il le ravit. Ainsi se trahit surtout l'absence de
jugement: vous le voyez sous telle forme, puis sous telle autre;
ce qu'il y a, selon moi, de plus honteux au monde, il n'est
jamais lui. C'est une grande chose, savez-vous, que d'être toujours
le même. Or, excepté le sage, nul n'en est capable. Nous
autres, nous ne savons encore que changer, tour à tour économes
et prodigues, frivoles et sérieux; à toute heure nous
changeons de masque, et en prenons un différent de celui
que nous venons de quitter. Gagnez donc sur vous de vous
maintenir jusqu'à la fin tel que vous avez résolu d'être. Faites
qu'on puisse vous louer, ou du moins vous reconnaître. Il y a
tel homme, qu'on a vu la veille, et dont on peut dire:
Quel
est-il? Tant est grande la métamorphose !


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