|
|
|
[19,115] CXV. BEAUTÉ DE LA VERTU; AMBITION DES RICHESSES. Je ne veux pas, cher Lucilius, que vous vous tourmentiez trop du choix et de l'arrangement des mots : j'ai de quoi mieux occuper vos loisirs. Songez au fond et point à la forme; moins à écrire même, qu'à sentir ce que vous écrivez, et à le sentir de manière à bien vous l'approprier, à le marquer comme de votre sceau. Lorsque vous verrez un style maniéré et minutieusement poli, c'est, soyez-en sûr, l'oeuvre d'un esprit préoccupé de choses futiles. Qui pense noblement s'exprime avec plus simplicité, plus d'aisance, et dans tout ce qu'il dit on sent plutôt l'assurance que l'apprêt. Vous connaissez nombre de jeunes gens à barbe et à chevelure parfumées, dont toute la personne semble sortir d'une boîte à toilette : n'attendez d'eux, rien de grand, rien de solide. Le style est le miroir de l'âme : est-il coquet, fardé, artificiel, signe évident que l'âme à son tour est loin d'être saine et cache quelque langueur secrète. Ce ne sont point les ajustements qui parent un homme. S'il nous était donné devoir à découvert le coeur de l'homme de bien, quel magnifique tableau, quels trésors de sainteté, quelle majesté calme éblouirait nos yeux! D'un côté la justice et la tempérance, de l'autre la prudence et la force se prêtant un mutuel éclat; puis la frugalité, la continence, la résignation, la franchise, l'affabilité et l'humanité, cette vertu, le croirait-on ? si rare chez l'homme, verseraient là toutes leurs splendeurs. Et combien la prévoyance, l'élégance des moeurs, et, pour couronner le tout, la magnanimité la plus haute n'y ajouteraient-elles pas de noblesse et d'autorité imposante ! Merveilleux ensemble de grâce et de dignité, qui en même temps que l'amour exciterait la vénération. A l'aspect de cette auguste et radieuse figure qui n'a pas de modèle ici-bas, ne resterait-on pas, comme à l'apparition d'une divinité, frappé d'extase, immobile ? ne la prierait-on pas du fond de l'âme de se laisser voir impunément? Puis, grâce à la bienveillance empreinte sur ses traits, ne s'enhardirait-on pas à l'adorer, à la supplier? et, après avoir longtemps contemplé cette élévation, cette grandeur si fort au-dessus de ce qu'on voit parmi nous, ce regard brillant de tant de douceur et néanmoins d'un feu si vif, alors enfin, avec notre Virgile, ne s'écrierait-on pas, dans une religieuse terreur : O vierge! quel nom faut-il vous donner? car ni votre visage ni votre voix ne sont d'une mortelle. O vous, déesse à n'en pas douter, montrez-vous favorable; oui, qui que vous soyez, allégez le poids de nos travaux! On obtient d'elle aide et pitié, quand on sait l'honorer. Or, ce ne sont ni les gras taureaux et leurs chairs sanglantes, ni les offrandes d'or et d'argent, ni les tributs versés dans une épargne qui l'honorent, c'est la droiture et la pureté d'intention. Non, dis-je, il n'est point de coeur qui ne s'embrasât d'amour pour elle, si elle daignait se manifester à nous : car aujourd'hui, jouets de mille prestiges, nos yeux sont fascinés par trop de clinquant, ou environnés de trop d'obscurité. Toutefois, de même qu'au moyen de certains remèdes on se rend la vue plus perçante et plus nette, si nous voulions écarter tout obstacle des yeux de notre esprit, nous pourrions découvrir cette vertu même sous son enveloppe corporelle, même sous les lambeaux de la misère, à travers l'abjection et l'opprobre; oui, nous la verrions dans toute sa beauté, bien que sous les plus vils dehors. D'autre part aussi, nous pénétrerions la profonde souillure des âmes qu'a paralysées le vice, malgré l'éblouissante pompe des richesses, qui rayonneraient autour d'elles, malgré les honneurs et les grands pouvoirs dont le faux éclat frapperaient nos sens. Alors nous pourrions comprendre combien est méprisable ce que nous admirons, en vrais enfants, pour qui le moindre hochet a tant de prix. Car ils préfèrent à leurs parents, à des frères, des colliers achetés avec une pièce de menu cuivre. « Entre eux et nous, dit Ariston, quelle est la différence ? Ce sont des tableaux, des statues qui nous passionnent, et nos folies coûtent plus cher. » Qu'un enfant trouve sur le rivage des cailloux polis et offrant quelque bigarrure, le voilà heureux : nous le sommes, nous, des veines de ces énormes colonnes que nous envoient soit les sables d'Égypte, soit les déserts africains, pour soutenir quelque portique, ou une salle capable de contenir un peuple de convives. Nous admirons des murs plaqués de feuilles de marbre : quoique nous sachions quels vils matériaux elles cachent, nous en imposons à nos yeux. Et qu'est-ce que revêtir d'or nos lambris, sinon prendre plaisir à se mentir à soi-même? Car nous n'ignorons pas que cet or recouvre un bois grossier. Mais n'y a-t-il que nos murs et nos lambris qui brillent au dehors d'une mince décoration? Tous ces gens que vous voyez s'avancer tête haute n'ont que le vernis du bonheur. Examinez de près; vous verrez combien, sous cette légère écorce de dignité, il se loge de misères. Qui enchaîne sur leurs siéges tant de magistrats et de juges? des discussions d'argent. Et qui fait les juges et les magistrats ? c'est l'argent. Depuis que l'argent est si fort en honneur, l'antique honneur a perdu tout crédit; l'homme, tour à tour marchand et marchandise, ne s'informe plus du mérite des choses, mais de ce qu'elles coûtent; faire le bien, faire le mal, n'est chez lui que spéculation. Il suit la vertu tant qu'il en espère quelque profit, prêt à passer sous la bannière du crime, si le crime promet davantage. Nos parents nous élèvent dans l'admiration des richesses; la cupidité qu'ils sèment dans nos jeunes coeurs y germe profondément, et grandit avec nous qui voyons la multitude, partagée sur tout le reste, être unanime sur ce seul point : le culte de l'or. C'est l'or qu'elle souhaite aux siens; l'or que sa reconnaissance consacre aux dieux, comme la plus excellente des choses humaines. Enfin nos moeurs sont déchues à tel point, que la pauvreté est une malédiction et un opprobre, méprisée du riche, en horreur an pauvre. Outre cela, viennent les poètes qui dans leurs vers attisent nos passions, en préconisant les richesses comme la gloire unique et le plus bel ornement de la vie. Les immortels ne leur semblent pouvoir donner ni posséder rien de meilleur. « Le palais. du Soleil, élevé sur de hantes colonnes, reluisait d'or scintillant. » Voyez son char : « L'essieu du char était d'or, le timon était d'or, le cercle des roues était d'or, les rayons d'argent. » Enfin, pour tout dire, le siècle qu'ils nous peignent comme le plus heureux, ils l'appellent siècle d'or. Et chez les tragiques grecs il ne manque pas de héros qui vendent à l'intérêt leur conscience, leur vie, leur honneur. « Que l'on m'appelle scélérat, pourvu que l'on m'appelle riche. Est-il riche? c'est la question que fait tout le monde. Est-il vertueux? personne ne le demande. D'où et comment lui vient sa fortune, on ne s'en inquiète point : on demande seulement : Combien a-t-il? partout un homme n'est estimé qu'en proportion des biens qu'il possède. Voulez-vous savoir ce qui, à nos yeux, passe pour honteux? c'est de ne rien avoir. Riche, je veux vivre; pauvre, je veux mourir. Il meurt heureux, celui qui, à sa dernière heure, gagne encore de l'argent. » « L'argent est pour les humains le bien par excellence. on ne peut lui comparer ni la douceur d'avoir une bonne mère, ni le plaisir d'avoir une douce progéniture, ni même un père dont les droits sont sacrés. Si le front de Vénus jette un éclat aussi doux que l'or, ce n'est pas sans raison qu'elle a pour amants les dieux et les mortels. » Quand ces derniers vers, qui sont d'Euripide, furent récités au théâtre, le peuple entier se leva tout d'un élan pour proscrire et l'acteur et la pièce; mais Euripide, se précipitant sur la scène, pria les spectateurs d'attendre et de voir quelle serait la fin de cet admirateur de l'or. Bellérophon, dans cette tragédie, était puni comme l'est tout homme cupide dans le drame de sa vie. Car jamais l'avarice n'évite son châtiment, bien qu'elle-même déjà se punisse assez. Oh ! que de larmes, que de travaux elle coûte ! malheureuse par les choses qu'elle désire, malheureuse par celles qu'elle acquiert! Et puis, les inquiétudes journalières qui torturent chacun selon la mesure de son avoir. Il est plus dur encore de la posséder que de l'acquérir. De quelles pertes n'ont-ils pas à gémir, pertes cruelles, et que leur imagination vient grossir encore! Le sort enfin aurait beau ne pas faire brèche à leur bien; pour eux ne point gagner, c'est perdre. - Le monde pourtant les dit heureux et riches, et souhaite d'amasser autant qu'ils possèdent. - Je l'avoue. Mais quoi ? Est-il condition pire à vos yeux que d'être à la fois misérable et envié? Ah ! si l'on pouvait, avant d'aspirer aux richesses, entrer dans la confidence des riches; avant de courir après les honneurs, lire dans le coeur des ambitieux, de ceux qui ont atteint le faîte des dignités, on changerait certes de souhaits, à les voir en former sans cesse de nouveaux et réprouver les premiers. Car il n'est point d'homme que sa prospérité, vint-elle au pas de course, satisfasse jamais. Il ne sait que se plaindre, et de ses projets d'avancement, et de leurs résultats : il préfère toujours ce qu'il a quitté. Vous devrez à la philosophie l'avantage, le plus grand à mes yeux, de ne jamais vous repentir de vous-même. Ce qui peut vous mener vers cette félicité solide, que nulle tempête n'ébranlera, ce ne sont point d'heureux enchaînements de mots, des périodes coulantes et flatteuses. Que les mots aillent comme ils voudront, pourvu que l'âme garde son harmonie et sa grandeur ; pourvu qu'insensible aux opinions du siècle, s'applaudissant de ce qui la fait blâmer des autres, elle juge de ses progrès par ses actes, et mette toute sa science à ne rien désirer, à ne rien craindre. lettre suivante : il faut bannir entiÈrement les passions les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
|