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[19,114] CXIV. QUE LA CORRUPTION DU LANGAGE VIENT DE CELLE DES MOEURS. Pourquoi, dites-vous, à certaines époques le langage s'est-il corrompu? et comment les esprits ont-ils penché vers ces défauts qui ont mis en vogue tantôt l'amplification ampoulée, tantôt la période brisée et cadencée en manière de chant ? Pourquoi s'est-on engoué parfois de pensées gigantesques et hors de vraisemblance, et parfois de sentences coupées et énigmatiques, qui laissent plus à entendre qu'elles ne disent ? Pourquoi fut-il un temps où l'on abusait sans nulle retenue du droit de métaphore ? - La raison, vous l'avez souvent ouï dire, elle est dans ce mot passé chez les Grecs en proverbe : « Telles moeurs, tel langage. » Or, comme les actes de chacun ont avec ses discours des traits de ressemblance; ainsi le langage d'une époque est quelquefois l'expression de ses moeurs. Quand les moeurs publiques se sont corrompues et amollies, c'est un symptôme de la dissolution générale que l'afféterie du style, pourvu toutefois qu'elle ne se trouve point chez un ou deux écrivains seulement, mais qu'elle soit reçue et applaudie. L'esprit ne peut réfléchir une autre teinte que celle de l'âme. Si l'âme est saine, réglée, sérieuse, tempérante, l'esprit aussi est sobre et retenu : le vice qui gâte l'une est contagieux pour l'autre. Ne voyez-vous pas, quand l'âme est en langueur, que les membres s'affaissent, que les jambes sont paresseuses à se mouvoir? Est-elle efféminée? la démarche du corps trahit assez sa mollesse. Est-elle active et prompte ? le mouvement des pieds devient plus hâtif. Est-elle en fureur, ou ce qui approche de la fureur, est-elle en colère? le désordre se montre dans les mouvements : on ne marche pas, on est emporté. Combien ces effets ne sont-ils pas plus sensibles sur l'esprit, qui ne fait, pour ainsi dire, qu'un avec l'âme ! Il est modifié par elle, il lui obéit, il est à ses ordres. On connaît trop, pour qu'il soit nécessaire de la rappeler ici, la vie de Mécène, et son allure en marchant, et sa molle délicatesse, et son excessive manie d'être vu, et sa crainte non moindre que ses vices restassent cachés. Eh bien, son style n'est-il pas aussi mou que sa personne, son expression aussi prétentieuse que sa parure, que son cortége, que sa maison, que son épouse? C'était un homme d'un beau génie, s'il l'eût mieux dirigé, s'il n'avait pas eu peur de se faire comprendre, s'il n'avait porté jusque dans son style la licence de ses moeurs. Voyez son éloquence; c'est celle d'un homme ivre, elle est obscure, décousue, pleine de licences. Dans son livre sur sa toilette, quoi de plus pitoyable que lorsqu'il dit : « En ce fleuve dont les forêts servent de coiffure à ses rives, voyez les petites barques qui labourent son lit, et qui, poursuivant leur cours, délaissent ses jardins ? » Et quel autre que lui a pu dire : «Cette femme à la frisure bouclée, ces lèvres qui se pigeonnent, et qui demandent avec soupir qu'en la portant on ne donne pas à cette tête penchée l'attitude d'un tyran ? - Irrémédiable faction, ils s'insinuent par les festins, tentent les maisons par la bouteille, et poussent à la mort par l'espérance. - Un génie à peine témoin de sa propre fête, les fils d'une cire amincie, un gâteau de sel pétillant, - un foyer, autour duquel la mère ou l'épouse fait ceinture. » Quand on lit de telles choses, ne vient-il pas soudain à la pensée que c'est bien là l'homme qui allait toujours par la ville, sa robe traînante; qui, même alors qu'il suppléait Auguste absent, donnait dans ce lâche accoutrement le mot d'ordre? Voilà, se dit-on, l'homme qui du haut du tribunal et des rostres, au milieu de toute assemblée publique, ne paraissait jamais que la tête couverte d'un manteau, d'où ressortaient ses oreilles, comme on représente les esclaves fugitifs dans le mime intitulé : Les Riches. Voilà celui qui, au fort des guerres civiles, quand Rome entière était en armes et sur le qui-vive, se faisait publiquement escorter de deux eunuques, plus hommes toutefois que lui. Voilà celui qui s'est marié mille fois, quoiqu'il n'ait jamais eu qu'une même femme. Ces locutions si mal construites, si négligemment jetées, placées d'une manière si contraire à l'usage, prouvent que ses mœurs ne furent pas moins étranges, moins dépravées, moins singulières que son style. On lui accorde un grand mérite de mansuétude : il s'abstint du glaive, il épargna le sang, et ne montra son pouvoir que par sa licence. Mais lui-même a démenti ces éloges par la monstrueuse mignardise de ses écrits, qui trahit un caractère mou plutôt qu'indulgent. C'est ce que prouvent manifestement et cette élocution tout entortillée, et ces expressions contournées, et ces idées souvent grandes, il est vrai, mais énervées par la manière dont elles sont rendues. Sa tête était troublée par l'excès du bien-être, défaut qui tantôt est de l'homme, tantôt du siècle. Lorsque le luxe, enfant de l'opulence, a gagné tous les rangs, on le reconnaît d'abord à une parure plus recherchée ; il se porte ensuite sur l'ameublement; puis c'est aux habitations mêmes que s'étendent ses soins : il veut donner à celles-ci l'étendue des campagnes, il veut que leurs murailles resplendissent de marbres venus d'outre-mer; que l'or serpente sur nos toits, et que l'éclat des parquets le dispute à celui des plafonds. La magnificence des festins a son tour: on tâche à se distinguer par la nouveauté des mets, par des changements dans l'ordre des services. Ce qui terminait le repas en sera le début, et ce que l'on donnait aux entrées devra s'offrir au dessert. Dès que l'esprit s'est fait un système de dédaigner toutes les choses d'usage, de tenir pour vil ce qui est commun, on cherche aussi à innover dans le langage : tantôt on exhume et l'on reproduit des termes antiques et surannés, tantôt on en fabrique de nouveaux ou on les détourne de leur signification; tantôt on prend pour élégance ce qui depuis peu est à la mode, l'audace et l'accumulation des métaphores. Il y a des gens qui, avec leurs phrases coupées, s'imaginent qu'on leur saura gré de tenir en suspens l'auditeur, et de laisser à peine soupçonner leur pensée ; d'autres l'étendent et la développent trop au long. Il en est qui, sans aller jusqu'aux fautes du goût, inévitables toutes les fois que l'on vise au grand, sont loin, au fond, de haïr ces mêmes fautes. Enfin partout où vous verrez réussir un langage corrompu, vous pourrez en conclure que là aussi les moeurs ont déchu de leur pureté. Et de même que le luxe de la table et des costumes dénote une civilisation malade ainsi la licence du langage, lorsqu'elle est générale, atteste que les âmes, dont le style n'est que l'écho, ont elles-mêmes dégénéré. Qu'on ne s'étonne pas que le mauvais goût se fasse bien venir, non seulement d'un auditoire à mise grossière, mais de ce qu'on appelle la classe élégante. C'est par la toge que ces hommes-là diffèrent, et non par le jugement. Étonnez-vous plutôt qu'on loue non seulement les défauts, mais encore les vices. Mais quoi! cela s'est fait de tout temps : point de génie qui, pour plaire, n'ait eu besoin d'indulgence. Citez-moi tel célèbre auteur que vous voudrez, je vous dirai ce que ses contemporains lui ont passé, ce qu'ils ont sciemment dissimulé en lui. J'en citerai à qui leurs défauts n'ont point fait tort; j'en citerai à qui ils ont servi. Je dis plus; je vous montrerai des hommes de la plus belle renommée et proposés comme de merveilleux modèles, que la lime de la critique réduirait à rien, leurs défauts se trouvant chez eux tellement liés aux beautés, qu'avec les unes on ferait disparaître les autres. Ajoutez qu'en littérature il n'y a point de règle absolue. Elle varie au gré de la mode, qui jamais ne restelongtemps la même. Nombre de gens empruntent leurs mots au vocabulaire d'un autre âge: ils parlent la langue des Douze-Tables; Gracchus, Crassus, Curion, sont pour eux trop polis, trop modernes; ils remontent jusqu'à Appius et Coruncanius. Quelques-uns, au contraire, pour ne rien vouloir que d'usuel et de familier, tombent dans le trivial. Deux excès aussi blâmables assurément que le serait la manie des termes pompeux, sonores et poétiques, ou la peur d'employer les mots indispensables et au service de tout le monde: les premiers, j'ose le dire, pèchent autant que les seconds. Tel écrivain est trop recherché; tel autre, trop négligé : l'un s'épile jusqu'aux jambes, l'autre ne s'épile même pas les aisselles. Si je passe à la construction oratoire, en combien de façons, il me serait facile de vous le montrer, n'y offense-t-on pas le goût ! Ici on l'aime raboteuse et heurtée; on s'étudie à briser toute phrase plus harmonieuse, plus coulante que les autres; on tient pour mâle et vigoureuse, une diction qui choque l'oreille de ses aspérités. Ailleurs, ce n'est point une construction oratoire, c'est une phrase musicale, tant les sons les plus flatteurs s'y trouvent filés avec mollesse ! Que dire de ces phrases qui font attendre des mots qui arrivent à peine à la chute de la période? Et ces constructions si lentes à se dérouler, ces constructions cicéroniennes, à la pente continue, aux molles terminaisons, et invariablement fidèles à la même marche et à la même cadence ? Le choix de la pensée peut être vicieux de deux manières: si elle est mesquine et puérile, ou bien inconvenante et hasardée jusqu'à l'indécence ; puis, si elle est trop fleurie, trop doucereuse, si elle se produit insignifiante et n'amène pour tout effet que des sons. Pour introduire ces défauts, il suffit d'un contemporain en possession du sceptre de l'éloquence : tous les autres l'imitent et se transmettent ses exemples. Ainsi, quand florissait Salluste, les sens mutilés, les chutes brusques et inattendues, une obscure concision, passaient pour de l'élégance. Arruntius, homme d'une frugalité rare, qui a écrit l'Histoire de la guerre punique prit pour modèle Salluste, et s'efforça de saisir son genre.On lit dans Salluste : Exercitum argento fecit; c'est-à-dire, avec de l'argent, il leva une armée. Arruntius, épris de cette locution, l'emploie à chaque page. Il dit dans un endroit : Fugam nostris fecere ; dans un autre endroit : Hiero, rex Syracusanorum, bellum fecit. Dans un autre encore: Quae audita Panormitanos dedere Romanis fecere. Je n'ai voulu vous donner qu'un échantillon : tout le livre est tissu de ces façons de parler. Clairsemées dans Salluste, dans Arruntius, elles fourmillent, elles reviennent presque continuellement. La raison en est simple: le premier n'y tombait que par hasard; le second courait après. Or, voyez où mène une erreur qu'on prend pour modèle. Salluste a dit: Aquis hiemantibus. Arruntius écrit, au premier livre de sa Guerre punique : Repente hiemauit tempestas. Ailleurs, voulant exprimer que l'année fut très froide: Totus hiemauit annus. Et plus loin: Inde sexaginta onerarias, leues, praeter militem et necessarios nautarum, hiemante Aquilone, misit. Sans cesse et partout le même verbe se trouve enchâssé. Salluste ayant dit quelque part : Inter arma civilia, aequi bonique famas petit; l'imitateur n'a pu se défendre de mettre, dès le début de son premier livre Ingentes esse famas de Regulo. Évidemment, ces vices de style et d'autres défauts analogues, contractés par imitation, n'indiquent ni le relâchement des moeurs ni la corruption de l'âme. Il faut qu'ils soient personnels, qu'ils naissent de l'homme même, pour donner la mesure de ses penchants. Si un homme est violent, son expression sera violente; passionné, elle sera vive; efféminé, elle sera lâche et maniérée. Tout comme ces gens qui s'épilent la barbe ou en conservent quelques bouquets; qui se rasent de si près le bord des lèvres, et laissent croître le reste du poil; qui adop- tent des manteaux de couleur bizarre, des toges à étoffe transparente; qui font tout pour qu'il soit impossible aux yeux de ne pas s'arrêter sur eux; qui appellent, qui provoquent l'attention; qui veulent bien qu'on les blâme, pourvu qu'on les regarde : ainsi faisait en écrivant Mécène, et tous ceux qui donnent dans le faux, non par erreur, mais sciemment et de propos délibéré. Un tel vice provient d'une âme profondément malade. La langue du buveur ne balbutie point avant que sa raison ne soit appesantie, affaissée ou perdue; de même ce genre, et pour mieux dire, cette ivresse de style, n'attaque jamais qu'une âme déjà chancelante. C'est donc l'âme qu'il faut guérir : le sentiment, l'expression, tout vient d'elle; de même qu'elle seule détermine l'habitude du corps, la physionomie, la démarche. Saine et vigoureuse, elle communique au langage son énergie, sa mâle fermeté; abattue, tout s'écroule avec elle. --- Le roi vivant, tout suit la même loi; Il meurt : le pacte cesse. Notre roi, c'est notre âme. Tant que sa force est entière, elle retient tout l'homme dans le devoir par le frein de la subordination; pour peu qu'elle vacille, l'ébranlement est général. Mais a-t-elle succombé à la volupté, ses facultés s'énervent, son action se paralyse, et tous ses efforts sont faibles et languissants. J'ajouterai, pour continuer le parallèle, que l'âme est tantôt notre roi, tantôt notre tyran : notre roi, quand ses vues tendent à l'honnête, et que, veillant au salut du corps commis à sa garde, elle n'en exige rien de bas ni d'avilissant; si au contraire elle est emportée, cupide, sensuelle, elle encourt la qualification la plus odieuse et la plus sinistre : elle devient tyran. Alors des passions effrénées s'emparent d'elle et la poussent au mal: elle éprouve d'abord une sorte de jouissance, comme la foule qui, aux largesses publiques, gorgée d'un superflu funeste, gaspille ce qu'elle ne peut plus dévorer. Mais quand, faisant chaque jour de nouveaux progrès, le mal a miné les forces de l'âme, quand la mollesse en a détendu les ressorts et dénaturé la substance, l'image des plaisirs auxquels son intempérance l'a rendu inhabile fait la dernière joie de l'homme: il a pour unique volupté le spectacle de celles des autres, complaisant et témoin de débauches dont l'abus lui a interdit l'usage. Moins flatté de voir affluer les délices autour de lui, que désespéré de sentir que son palais, que son estomac ne peuvent absorber tout cet appareil de gourmandise, et son corps se mêler aux infâmes accouplements de ses mignons et de ses prostituées, il gémit de voir que rejetée par la faiblesse du corps, une grande partie de sa félicité est perdue pour lui. N'est-il pas vrai, cher Lucilius, que ce délire vient de ce que tous oublient qu'ils sont mortels, qu'ils sont débiles, qu'ils n'ont enfin qu'un corps à ruiner? Considérez nos cuisines voyez, au milieu de tant de fourneaux, courir et se croiser nos cuisiniers : vous semble-t-il que ce soit pour un seul estomac que cette bruyante cohue prépare tous ces mets ? Voyez les celliers où vieillissent nos vins, et ces greniers encombrés des vendanges de plus d'un siècle : vous semble-t-il que pour un seul gosier se gardent depuis tant de consulats les vins de tant de pays ? Voyez en combien de lieux le soc retourne la terre, et ces milliers de colons qui l'exploitent, qui la déchirent vous semble-t-il que ce soit pour un seul estomac qu'on ensemence la Sicile et l'Afrique? On reviendrait à la sagesse et à la modération dans les désirs, si l'on voulait ne se compter que pour nu seul homme, mesurer la capacité de son corps, et se reconnaitre hors d'état de tant consommer et de consommer si longtemps. Mais rien ne vous disposera à la tempérance en toutes choses comme de songer souvent que la vie est courte, et de plus, incertaine. Quoi que vous fassiez, pensez à la mort. lettre suivante : beauté de la vertu ambition des richesses les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
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