La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

La lettre 1 de Sénèque, en vidéo
- Youtube Philosophique.


- Livres.

absurdité de certaines questions.







[19,113] CXIII. SI LES VERTUS SONT DES ANIMAUX : ABSURDITÉ
DE CES SORTES DE QUESTIONS.

Vous désirez savoir mon sentiment sur cette question agitée
dans notre école : « La justice, le courage, la prudence et les
autres vertus sont-ellesdes animaux?
» - Par ces subtilités, cher
Lucilius, nous donnons lieu de croire que nous exerçons notre
esprit sur des choses vaines, et que nous consumons nos loisirs
en disputes qui restent sans fruit. Je satisferai votre désir;
je vous exposerai l'opinion de nos maîtres. Mais ma pensée
est autre que la leur, je vous le proteste. Selon moi, il y a des
assertions qui ne conviennent qu'à gens portant chaussure et
manteau grecs. Voici donc ce qui a tant ému les anciens sophistes.

Ils tiennent pour constant que l'âme est animal, vu que par elle
nous sommes animaux et que tout ce qui respire a tiré d'elle
ce nom ; or, la vertu n'étant autre chose que l'âme modifiée
d'une certaine façon, est conséquemment animal. De plus, la
vertu agit : agir ne se peut sans mouvement ; si elle a ce mouvement,
que l'animal seul peut avoir, elle est animal. - Mais,
dit-on, si elle est animal, la vertu possédera la vertu. - Pourquoi
non ? Elle se possède elle-même : le sage fait tout par
la vertu; la vertu, tout par elle-même. - Ainsi donc, tous les
arts aussi sont des animaux, et encore toutes nos pensées, tout
ce qu'embrasse notre esprit. Il s'ensuit que plusieurs milliers
d'animaux logent dans l'étroite cavité de notre coeur, et que
nous sommes ou que chacun renferme en soi plusieurs animaux.
- Vous demandez ce qu'on répond à cela. Le voici :
chacune de ces choses sera animal, et il n'y aura pas plusieurs
animaux. Comment ? je vais vous l'expliquer; mais prêtez-moi
toute la sagacité, toute l'attention de votre esprit. Chaque animal
doit avoir une substance à part ; tous ont une âme qui est
la même : ils peuvent donc exister comme isolés, mais non
comme étant plusieurs à la fois. Je suis en même temps animal
et homme, sans qu'on puisse dire que je sois deux. Pourquoi?
C'est qu'il devrait pour cela y avoir séparation ; c'est que l'un
doit être distinct de l'autre pour qu'ils fassent deux. Tout ce
qui en un seul est multiple tombe sous une seule nature : il
est un. Mon âme est animal, moi aussi ; cependant nous ne
sommes pas deux. Pourquoi ? Parce que mon âme fait partie
de moi. On la comptera par elle-même pour quelque chose,
quand elle subsistera par elle-même ; tant qu'elle sera membre
d'un tout, on ne pourra y voir rien de plus. Et la raison,
la voici : pour être quelque autre chose, il faut être à soi, propre
à soi, d'une manière complète, absolue.

J'ai déjà déclaré que cette opinion n'est pas la mienne. Car,
qu'on l'admette, non seulement les vertus seront animaux,
mais encore les vices et les affections opposées, colère, crainte,
chagrin, méfiance. Ces conséquences iront même au delà :
point d'opinion, point de pensée qui ne soit animal, ce qui
sous aucun rapport n'est admissible. Tout ce qui est le fait de
l'homme n'est pas homme. - Qu'est-ce que la justice, dit-on ?
c'est l'âme disposée de certaine manière. Partant, si l'âme est
animal, la justice l'est aussi. - Point du tout ! Cette justice est
une manière d'être, un attribut de l'âme. Cette même âme se
modifie sous diverses formes, et n'est pas un autre animal
chaque fois qu'elle fait autre chose ; et tout ce qui procède
d'elle n'est point animal. Si la justice, si le courage, si les autres
vertus sont animaux, cessent-elles par moments de l'être
pour le redevenir, ou le sont-elles constamment? Les vertus
ne peuvent cesser d'être vertus. Il y aura donc un grand nombre,
un nombre infini d'animaux qui habiteront cette âme? -
Non pas, me répond-on, ils se rattachent à un seul, ce sont les
parties et les membres d'un seul.
- L'image que nous nous figurons de l'âme est donc comme celle de l'hydre
aux cent têtes, dont chacune combat à part, et d'elle-même peut nuire.
Or, aucune de ces têtes n'est un animal; c'est une tête de
l'hydre, et cette hydre constitue l'animal. Personne ne dira que,
dans la chimère, le lion ou le serpent fût un animal: ils en
faisaient partie, mais les parties ne sont point des animaux.
Pourquoi donc en conclure que la justice est animal ? Elle
agit, dites-vous, elle est utile : et ce qui agit, et ce qui est utile,
a du mouvement ; or, ce qui a du mouvement, est animal. -
Cela est vrai, si ce mouvement lui est propre ; mais ici il est
emprunté et vient de l'âme. Tout animal jusqu'à sa mort est
ce qu'il a commencé d'être : jusque-là l'homme est homme;
le cheval, cheval; le chien reste chien : ils ne sauraient se
transformer en autre chose. La justice, c'est-à-dire l'âme disposée
d'une certaine manière, est un animal! Je le veux
croire : le courage encore, ou l'âme modifiée d'une autre sorte,
est un animal. Mais quelle est cette âme? celle qui tout à
l'heure était justice? Elle est concentrée dans le premier animal,
passer dans un autre, lui est interdit : il faut qu'elle reste
jusqu'au bout dans celui où elle s'est d'abord établie. D'ailleurs
une seule âme ne peut appartenir à deux animaux, encore
moins à un grand nombre. Si la justice, le courage, la tempérance
et les autres vertus sont autant d'animaux, comment
n'auraient-ils qu'une âme pour tous ? Il faut que chacun ait la
sienne, ou ce ne sont plus des animaux. Un seul corps ne peut
être à plusieurs animaux: nos sophistes eux-mêmes l'avouent.
Quel est le corps de la justice ? l'âme. Et celui du courage ? la
même âme. Cependant le même corps ne peut renfermer deux
animaux. - C'est, dit-on, la même âme qui revêt la forme de
justice, et de courage, et de tempérance. - Cela serait possible, -
si dans le même temps qu'elle est justice, elle n'était pas courage;
si, dans le temps qu'elle est courage, elle n'était pas
tempérance. Mais ici toutes les vertus existent simultanément.
Comment donc seront-elles chacune autant d'animaux, avec
une seule âme, qui ne peut constituer plus d'un animal? Enfin,
aucun animal ne fait partie d'un autre ; or, la justice fait
partie de l'âme : donc ce n'est pas un animal.

Mais, ce me semble, je perds ma peine à démontrer une
chose avouée. Il y a ici de quoi perdre patience, plulôt que
matière à discuter sérieusement. Nul animal ne fait partie d'un
autre. Considérez-les tous: il n'en est point qui n'ait sa couleur
particulière, sa figure, sa grandeur à lui. A tous les traits qui
rendent si admirable le génie du céleste ouvrier, j'ajouterais
encore que dans ce nombre infini de créations, jamais il ne
s'est répété : les choses même qui paraissent semblables, comparées,
se trouvent différentes. De tant d'espèces de feuilles,
pas une qui n'ait sa marque particulière; de tant d'animaux,
pas un dont la grandeur soit exactement celle d'un autre : toujours
il y a quelque nuance. Il s'est imposé la loi de rendre
dissemblables et inégaux tous les êtres qui étaient distincts les
uns des autres. Toutes les vertus, comme vous dites, sont pareilles :
donc elles ne sont pas animaux. Point d'animal qui ne
fasse par lui-même quelque chose; or, la vertu par elle-même
ne fait rien qu'avec l'homme. Tous les animaux sont ou raisonnables,
comme les hommes, comme les dieux; ou irraisonnables,
comme les bêtes sauvages et domestiques. Mais les
vertus certes sont raisonnables : or, elles ne sont ni hommes
ni dieux; elles ne sont donc pas animaux. Tout animal raisonnable
ne fait rien sans qu'une image quelconque l'y ait
excité d'abord, ensuite il se met en mouvement, puis ce mouvement
est confirmé par l'assentiment. Quel est cet assentiment?
le voici. Il faut que je me promène; ce n'est qu'après
m'être dit cela, et avoir approuvé mon idée, qu'enfin je me promène.
Faut-il que je m'asseye? j'arrive de même à m'asseoir.
L'assentiment à de tels actes n'a pas lieu dans la vertu.
Car admettons que la prudence soit un animal, comment
donnera-t-elle son assentiment à cette proposition : « Il faut
que je me promène ?
» Sa nature ne le comporte pas : car
la prudence prévoit pour celui â qui elle appartient, et non
pour elle. Elle ne peut ni se promener ni s'asseoir ; elle n'a
donc pas d'assentiment ; et qui n'en a pas, n'est pas animal
raisonnable. La vertu, si elle est animal, est raisonnable :
elle n'est pas animal raisonnable : elle n'est donc pas animal.
Si la vertu est animal, et que tout bien soit vertu, tout bien est
animal. Nos stoïciens l'avouent. Sauver son père est un bien ;
opiner sagement au sénat est un bien ; rendre exacte justice
est un bien : donc sauver son père est un animal ; opiner sagement
est un animal. La conséquence ira si loin, qu'on ne
pourra s'empêcher de rire. Se taire prudemment est un bien ;
bien souper est un bien : ainsi se taire et souper sont des animaux!

Eh bien ! soit : appuyons toujours, et divertissons-nous
de ces subtiles inepties. Si la justice et le courage sont
des animaux, sans doute ce sont des animaux terrestres.
Tout animal terrestre a froid, a faim, a soif ; donc la justice
a froid, le courage a faim, la clémence a soif. Et encore,
ne puis-je demander quelle figure ont ces animaux? Est-ce
celle d'un homme, d'un cheval, d'une bête sauvage ? Si
on leur donne, comme à Dieu, la forme ronde, je demanderai
si l'avarice, la mollesse, la démence sont rondes pareillement?
car elles aussi sont des animaux. Les arrondit-on de la sorte?
je demanderai si une promenade faite avec prudence est animal,
ou non. Nécessairement on l'avouera, et on dira que la
promenade est un animal, et qu'il est de forme ronde.

Ne croyez pas au reste que parmi les nôtres, je sois le premier
qui ne parle pas comme le maître, et qui aie mon opinion
à moi : Cléanthe et son disciple Chrysippe ne sont pas
d'accord sur ce que c'est que la promenade. Cléanthe dit : « Ce
sont des esprits mis en mouvement, du siége de l'âme jusqu'aux
pieds.
» Selon Chrysippe, « c'est l'âme elle-même. »
Pourquoi donc, à l'exemple de ce même Chrysippe, chacun
n'en appellerait-il pas à son propre sens, et ne rirait-il pas de
ces multitudes d'animaux que le monde ne pourrait contenir ?

Les vertus, dit-on, ne constituent pas plusieurs animaux, et
sont pourtant des animaux. Un homme est poëte et orateur et
n'est cependant qu'un seul homme ; ainsi ces vertus sont des
animaux, mais n'en sont pas plusieurs. C'est chose identique
que l'âme et l'âme juste, et prudente, et courageuse, quand
elle est disposée pour chacune de ces vertus. - Ainsi la question
s'évanouit, nous voilà d'accord. Moi aussi, j'avoue pour
le moment que l'âme est animal, sauf à voir plus tard qu'en
penser ; mais que ses actions soient animaux, je le nie. Autrement
toutes nos paroles, tous les vers des poètes seraient animaux.
Si en effet un discours sensé est un bien, et que tout
bien soit un animal, un discours sera un animal. Un bon vers
est un bien ; or tout bien est animal : le vers est donc animal.
Ainsi, Je chante les combats et ce héros ---.

Voilà un animal, et l'on ne dira pas qu'il est rond, car il a six
pieds. - Tout cela vous parait pur entortillage. J'éclate de rire,
quand je me figure le solécisme, le barbarisme, le syllogisme
comme des animaux, et que je leur assigne, comme un peintre,
des traits qui leur conviennent.

Voilà les objets sur lesquels nous discutons les sourcils froncés,
le front chargé de rides ! Je ne saurais dire ici avec Cécilius
« O tristes inepties ! » - Car elles sont risibles. Que ne traitons-nous
plutôt quelque utile et salutaire question; que ne cherchons-nous
comment on parvient aux vertus, et quelle route y
mène? Apprenez-moi, non si le courage est un animal, mais
qu'aucun animal n'est heureux sans le courage, s'il ne s'est
affermi contre les coups du sort, s'il n'a, dans sa pensée,
dompté toutes les disgrâces, en les prévoyant avant qu'elles n'arrivent.

Qu'est-ce que le courage? Le rempart de l'humaine
faiblesse, rempart inexpugnable, derrière lequel l'homme se
maintient en sécurité au milieu des maux qui assiègent cette
vie: car alors il use de sa propre force, de ses propres armes.
Je veux ici vous citer une sentence du stoïcien Posidonius :
« Garde-toi de croire que jamais la fortune te protége de ses
armes. C'est avec les tiennes qu'il la faut combattre. Les dons
de la fortune ne sont pas des armes. Aussi, bien que prémuni contre
des ennemis ordinaires, souvent contre elle on est sans défense.
»

Alexandre portait chez les Perses, chez les Hyrcaniens, chez
les Indiens, chez toutes les nations orientales jusqu'à l'Océan,
la dévastation et la fuite; et lui-même, après le meurtre de Clitus,
après la mort d'Éphestion, s'ensevelissait dans les ténèbres,
pleurant tantôt son crime envers l'un, tantôt la douloureuse
perte de l'autre; et le vainqueur des peuples et des rois
succombait victime de ses fureurs et de ses chagrins : c'est
qu'il avait tout fait pour subjuguer l'univers, plutôt que ses
passions. Oh ! que profonde est l'erreur de ces mortels qui,
jaloux d'étendre leur domination au delà des mers, mettent
leur suprême bonheur à envahir à l'aide de soldats force provinces,
à entasser conquêtes sur conquêtes, méconnaissant cette
souveraineté sublime qui nous égale aux dieux, l'empire sur
soi-même, le plus beau de tous les empires!

Enseignez-moi combien est sacrée la justice, qui n'a en vue
que le droit d'autrui, et d'autre prétention que d'être utile à
tout le monde. Qu'elle n'ait rien de commun avec l'intrigue
et l'opinion ; qu'elle ne plaise qu'à elle seule ! Qu'avant tout
chacun arrive à se dire : « Je dois être juste sans intérêt. »
C'est peu encore. Qu'il se dise : «Je veux pour cette belle vertu
me sacrifier, et me sacrifier avec plaisir:
» ainsi toutes nos
pensées s'éloigneront le plus possible de nos avantages privés.
N'examinez pas si un acte de justice vaut quelque chose de
plus que le bonheur d'être juste. Pénétrez-vous aussi du principe
que je rappelais tout à l'heure: il n'importe nullement de
combien de personnes votre équité sera connue. Quiconque
vent qu'on publie ce qu'il fait de bien, travaille pour la renommée,
non pour la vertu. Tu refuses d'être juste sans gloire ?
Malheureux! tu devras souvent l'être au prix de ta réputation.
Le sage jouit alors même de cette mauvaise renommée que lui
mérite une bonne conscience.


lettre suivante : la corruption du langage vient de celle des moeurs

les lettre de sénèque - accueil Sénèque