La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

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le philosophe diffÈre du sophiste







[19,111] CXI. COMBIEN LE PHILOSOPHE DIFFÈRE DU SOPHISTE.

Vous me demandez comment s'appelle en latin ce que les
Grecs nomment sophismes. - Beaucoup de termes ont été
proposés, aucun n'est resté ; sans doute parce que la chose
n'était pas reçue ni usitée chez nous, le mot à son tour s'est
vu repoussé. Toutefois le terme le plus juste, à mon gré, est
celui que Cicéron emploie, cavillationes, petits moyens qui se
réduisent à un tissu de questions captieuses, sans profit d'ailleurs
pour la vie pratique, et n'ajoutant rien au courage, à la
tempérance, à l'élévation des sentiments. Mais celui qui exerce
la philosophie pour l'appliquer à sa propre guérison, acquiert
une noblesse d'âme, une assurance, une force invincibles
plus on l'approche, plus il paraît grand.

Il est de hautes montagnes, dont les proportions, vues de loin, semblent
moindres, et qui, de près, frappent le spectateur par leurs gigantesques
sommets : tel est, ô Lucilius, l'homme et non le charlatan de
la philosophie, debout sur milieu éminent, toujours admirable,
et grand d'une grandeur réelle. Il n'est point guindé dans sa
marche, et ne se hausse point sur le bout des pieds comme
ceux qui appellent l'artifice au secours de leur taille, et veulent
paraître plus grands qu'ils ne sont : il se trouve, lui, de
taille suffisante. Comment ne serait-il pas satisfait d'être arrivé
à ce niveau où n'atteint plus la main de la fortune, et qui
par conséquent domine toutes choses humaines; toujours égal
à lui-même, en quelque état que ce soit, que sa vie coule doucement
ou se voie traversée de disgrâces et de difficultés.

Tant de constance ne sera jamais le produit de ces chicanes
de mots dont je parlais tout à l'heure. L'esprit s'en amuse,
sans que les moeurs y gagnent : elles dégradent la plus sublime
des sciences, et la font ramper terre à terre. Ce sont, au reste,
des passe-temps que je n'interdis pas, quand on veut être à rien
faire. Mais ils sont dangereux, en ce qu'ils offrent un je ne sais
quel charme, une subtilité apparente qui distrait l'esprit, le
captive et retarde sa marche, lorsque tant d'importants labeurs
restent en souffrance, lorsqu'à peine la vie tout entière suffit
pour apprendre à la mépriser.
Et l'art de la régler ? direz-vous. - C'est ici l'oeuvre secondaire :
car pour bien régler sa vie, il faut savoir la mépriser.


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