La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

La lettre 1 de Sénèque, en vidéo
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voeux et craintes chimériques la philosophie seule peut guérir







[19,0] Livre XIX.

[19,110] CX. VOEUX ET CRAINTES CHIMÉRIQUES DE L' HOMME :
LA PHILOSOPHIE SEULE PEUT L'EN GUÉRIR.

Je vous salue de ma maison de Nomentanum, et vous souhaite
la santé de l'âme, c'est-à-dire la faveur de tous les dieux,
car ils sont pacifiques et bienveillants pour quiconque s'est réconcilié
avec soi-même. Oubliez un moment cette croyance
chère à plusieurs, que chaque mortel reçoit pour pédagogue
un dieu, non pas du premier ordre, mais de l'étage inférieur,
de la classe de ceux qu'Ovide appelle le commun des dieux.

Toutefois n'écartez pas cette idée sans vous souvenir que nos
pères, qui l'ont eue, pensaient comme les stoïciens, qui donnèrent
à l'homme son Génie, à la femme sa Junon. Nous verrons
plus tard si les dieux ont le loisir de veiller aux affaires
des individus; en attendant, sachez que, soit que nous soyons
confiés à leur garde ou livrés à nous seuls et à la fortune, vous
ne pouvez proférer contre personne d'imprécation pire que de
lui souhaiter d'être mal avec lui-même. Il n'est pas besoin non
plus d'invoquer la colère des dieux sur qui nous semble la mériter;
non, cette colère est sur le méchant, lors même qu'ils
paraissent se complaire à favoriser son élévation.

Ouvrez les yeux : considérez bien ce que sont les choses, et non
comme on les appelle, que le mal nous vient plus souvent des succès
que des revers. Combien de fois le principe et le germe du
bonheur sont sortis de ce que nous nommions calamité ! Combien
de fois une élévation, reçue avec grande joie, a-t-elle
creusé un précipice et n'a élevé un homme d'un degré de plus
que pour rendre sa chute plus périlleuse! Au reste, cette chute
même n'a rien en soi de malheureux, si l'on envisage l'issue
dernière au delà de laquelle la nature ne saurait précipiter personne.

Il est proche le terme de tout ce qui existe : heureux
du monde, oui, le précipice est tout proche; infortunés, vous
touchez au port. Le prisme de la crainte ou de l'espérance recule
et grossit à vos yeux l'un et l'autre. Soyez plus sages, mesurez
tout à votre condition d'hommes : abrégez du même
coup vos joies et vos appréhensions. Vous gagnerez, à des joies
plus courtes, des appréhensions moins longues. Mais que
parlé-je de diminuer la somme des maux à craindre? rien ne
doit vous paraître tel. Ce ne sont que chimères qui vous émeuvent;
qui vous glacent de surprise. Nul ne s'est assuré de l'existence
du péril, et la peur des uns a passé dans le coeur des autres.
Nul n'a osé s'approcher de l'épouvantail, en sonder la nature,
et voir s'il était bien de craindre. Voilà comme un vain
prestige, un fantôme abuse nos crédules esprits, parce qu'on
n'en a pas démontré le néant. N'hésitons point à porter devant
nous un regard ferme : nous verrons clairement que rien n'est
plus passager, plus incertain, plus rassurant même que l'objet
de nos alarmes. Le trouble de notre imagination est tel que le
dépeint Lucrèce : « Comme les enfants tremblent et craignent tout
dans les ténèbres, hommes, nous craignons en plein jour.
»

Eh! que dis-je ? n'est-on pas plus insensé que le plus faible
enfant, de prendre peur en plein jour? Mais tu te trompes,
Lucrèce, ce n'est pas en plein jour que l'on craint : on s'est
créé partout des ténèbres; on ne ne distingue plus rien, ni le
nuisible ni l'utile, notre vie est une course continuelle où on se
heurte contre tout, sans pour cela faire halte, ni s'inquiéter où
l'on pose le pied. Quelle haute folie n'est-ce pas de courir dans
les ténèbres ! Apparemment on se presse ainsi pour que la mort
ait à nous rappeler de plus loin ; et, bien qu'on ignore où
l'on est poussé, on n'en poursuit pas avec moins de vivacité et
de persévérance le but qu'on s'est proposé.

La lumière pourrait cependant encore revenir, si nous voulions.
Le seul moyen pour cela serait d'acquérir la science des
choses divines et humaines ; de ne pas l'effleurer seulement,
mais de l'approfondir; de revenir à ce que l'on sait déjà, d'y
repenser souvent; de démêler ce qui est bien, ce qui est mal,
ce qui porte faussement l'un ou l'autre nom; d'étudier ce qui
est honnête ou honteux, les décrets de la Providence.

Mais là ne s'arrête point l'essor de l'intelligence humaine;
il lui est donné de porter ses regards par delà les bornes du
monde, de considérer l'espace dans lequel il gravite, et son
point de départ, puis vers quelle fin se précipite ce rapide
mouvement de tous les êtres. Nous avons arraché notre âme à
ces hautes contemplations, pour la plonger en d'ignobles et
abjectes pensées, pour 1'enchainer à l'intérêt; et, laissant là les
cieux et leurs limites, le grand tout et les maîtres qui les régissent,
nous avons été fouiller la terre, et chercher quelque
peste à en exhumer, peu contents des dons qu'elle office à sa
surface. Tout ce qui devait aider au bien-être de ses enfants,
Dieu l'a placé à notre portée. Il a devancé nos recherches :
l'utile nous est venu spontanément, le nuisible a été enfoui au
plus profond des abimes. L'homme ne peut donc se plaindre que
de lui seul : lui seul a déterré les instruments de sa perte, au
refus de la nature, qui les lui cachait. Il a vendu son âme à la
volupté: faiblesse indigne, qui ouvre la porte à tous les maux;
il l'a livrée à l'ambition, à la renommée, à mille autres idoles
aussi creuses et aussi vaines. En cet état de choses, que vous
conseillerai-je ? Rien de nouveau : car ce ne sont pas des maladies
nouvelles que vous m'appelez à guérir.

Je vous dirai avant tout : Fixez la limite précise da nécessaire et du superflu.
Le nécessaire sera partout sous votre main ; le superflu demandera
tous vos moments et tous vos soins. Mais n'allez pas trop
vous applaudir de vous peu soucier d'un lit éclatant d'or, de
meubles incrustés de pierres fines : quelle vertu y a-t-il à mépriser
un tel superflu? Nc vous admirez que le jour où vous
mépriserez même le nécessaire. Le bel effort de pouvoir vivre
sans un faste royal ; de ne pas désirer des sangliers du poids
de mille livres, des plats de langues d'oiseaux étrangers, ni
tous ces prodiges d'un luxe qui, dégoûté de voir servir l'animal
tout entier, choisit de chaque bête la partie la plus délicate.

Oui, je vous applaudirai le jour où vous ne dédaignerez pas le
pain le plus grossier, où vous vous persuaderez que l'herbe des
champs croît, au besoin, pour l'homme aussi bien que pour
la brute ; que les bourgeons des arbres peuvent remplir aussi
cet estomac où l'on entasse force mets de prix, comme s'il recevait
pour garder toujours! Remplissons-le, sans toutes ces délicatesses.
Qu'importe en effet ce qu'on lui donne, puisqu'il
doit perdre tout ce qu'on lui donnera? Votre oeil est ravi par
la symétrie de toutes ces dépouilles de la terre et de l'onde : ce
qui vous plaît des unes, c'est qu'on vous les présente toutes
fraîches : des autres, c'est que, contraintes d'engraisser à force
de nourriture, leur embonpoint semble fondre et vouloir percer
son enveloppe; et ce luisant qu'elles doivent à l'art vous
charme. Cependant, ô misère ! ces laborieux tributs, avec leurs
mille assaisonnements, une fois passés par votre estomac, seront
confondus en une seule et même immondice. Voulez-vous
mépriser la sensualité des mets? Songez à ce qu'ils deviennent.

Il me souvient de quelle admiration Attale frappait tout son
auditoire lorsqu'il disait : « Longtemps les richesses m'ont imposé.
J'étais fasciné, dès que j'en voyais briller çà ou là quelque
parcelle : le fond, qui m'était caché, je me le figurais aussi
beau que la superficie. Mais à l'une des expositions solennelles
de tous les trésors de Rome, je vis des ciselures d'or, d'argent,
de matières plus précieuses que l'argent et que l'or, des teintures
exquises, des costumes venus de plus loin que nos frontières
et même que celles de nos ennemis; je vis défiler sur
deux lignes des légions de jeunes esclaves mâles et femelles,
éclatants de luxe et de beauté; je vis enfin toutes les magnificences
qu'étalait, dans une fastueuse revue, la fortune du peuple-roi.

Que fait-on, pensais-je, en tout ceci, qu'attiser dans
les âmes le feu déjà si ardent de la cupidité ? Que veut dire cet
or qu'on étale ? Qu'ici se donnent des leçons publiques d'avarice.
Pour moi, je le jure, j'emporte d'ici bien moins de désirs
que je n'en apportais. Oui, je méprisai les richesses, moins encore
comme superflues que comme puériles. Rappelle-toi, me
dis-je, comme il a suffi de peu d'heures pour que cette marche,
d'ailleurs si lente, si habilement combinée, achevât de s'écouler.
Rempliras-tu toute ta vie de ce qui n'a pu te prendre tout
un jour? Mais voici pis encore : ces objets me parurent aussi
peu utiles pour qui les aurait, qu'ils l'auraient été pour les
spectateurs. Voici donc ce que je me dis à moi-même, chaque
fois que pareilles vanités frappent mes yeux, soit magnifique
palais, soit brillant cortège d'esclaves, soit litières soutenues
par des porteurs de la plus belle figure : « Qu'admires-tu là?
d'où vient ton étonnement? Ce n'est qu'une vaine pompe;
Ce sont choses que l'on montre et dont on ne jouit pas ;
qui flattent un moment, et qui passent. Cherche plutôt les
véritables trésors, apprends à te contenter de peu. Élève
ce noble et généreux défi : Que j'aie du pain et de l'eau, et
je lutte de félicité avec Jupiter lui-même.
» - Et, de grâce,
luttons même sans cela. Honte à qui place son bonheur dans
l'or et l'argent! honte encore à qui le place dans le pain et
l'eau ! - Mais que faire, si ces deux choses nous manquent ?
Le remède à de telles privations ! Tu me le demandes ? La
faim amène le terme de la faim.

Sans cela, qu'importe la grandeur ou l'exiguïté des besoins
qui te font esclave ? qu'importe le plus et le moins, quand la
fortune peut te refuser le tout ? Tu peux, pour cette eau même
et pour ce pain, tomber à la discrétion d'autrui : or, la vraie
indépendance est celle, non pas qui laisse à la fortune peu de
prise, mais qui ne lui en laisse aucune. Encore une fois, ne
désire rien, si tu veux défier Jupiter, qui n'a rien à désirer.
»
Ce qu'Attale nous recommandait, la nature le commande à
tous les hommes. Méditez souvent ces leçons : vous saurez par
elles être heureux, plutôt que le paraître, et heureux à vos
yeux plutôt qu'à ceux des autres.


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