La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

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le sage est utile au sage







[17,109] CIX. SI LE SAGE EST UTILE AU SAGE, ET COMMENT.

Vous voulez savoir « si

le sage est utile au sage

. » - Nous
disons que le sage est comblé de tous les biens, qu'il a atteint
le faîte du bonheur; et l'on demande si quelqu'un peut être
utile au possesseur de la suprême félicité. Les bons se servent
entre eux, en ce sens qu'ils exercent leurs vertus et se maintiennent
dans leur état de sagesse; chacun d'eux désire avoir
avec qui conférer et discuter. Le lutteur entretient son habileté
par l'exercice; le musicien stimule le musicien. Comme
eux le sage a besoin de tenir ses vertus en haleine : un autre
sage l'excite comme il s'excite lui-même. - En quoi le sage
sert-il au sage? - Il lui donne de l'élan, il lui montre les occasions
de bien faire. Il lui transmet en outre quelque chose
de ses méditations, et lui fait part de ses découvertes; car il
reste toujours au sage des découvertes à faire et de quoi donner
carrière à son génie. Le méchant nuit au méchant : il le rend
pire encore, en réveillant sa colère, ses craintes, en entrant
dans ses déplaisirs, en exaltant ses jouissances; et jamais les
méchants ne sont plus à plaindre que quand plusieurs associent
leurs vices et mettent en commun leur perversité. Donc, par la
règle des contraires, le bon sera utile au bon. - Comment
cela? dites-vous. - Il lui apportera de la joie, il fortifiera sa
confiance; et à la vue du calme dont mutuellement ils jouissent,
leur satisfaction croîtra encore. Il est aussi des connaissances
qu'il lui communiquera : car le sage est loin de tout
savoir; et quand il saurait tout, quelque autre peut imaginer
et indiquer des voies plus courtes pour parcourir plus facilement
tout l'ensemble des choses. Le sage servira le sage, non
par son seul mérite, mais par le mérite de celui dont il se fait
l'aide. Sans doute il peut, même livré à lui seul, développer
ses ressources, aller de sa propre vitesse; mais les exhortations
n'encouragent pas moins le coureur. C'est à la fois et du sage
que le sage profite, et de lni-même. Mais, dites-vous : si on lui
ôte son énergie propre, tout sage qu'il est, il ne fait plus rien.

Vous pourriez de même contester la douceur dans le miel,
puisque c'est la personne qui le mange qui doit avoir la langue
et le palais tellement appropriés à ce genre de saveur, qu'elle
soit pour eux agréable, et non point repoussante; car il est des
individus à qui, par l'effet de la maladie, le miel paraît amer.
Il faut que nos deux sages soient tels que l'un puisse être utile,
et que l'autre offre à son action une matière toute prête.

Mais, objecte-t-on, à une chaleur portée à son plus haut
degré ajouter encore de la chaleur est superflu; à qui possède
le souverain bien tout surcroît d'utilité n'importe guère.
Est-ce que l'agriculteur, fourni de tous ses instruments, en va
demander à un autre laboureur? est-ce que le soldat, armé de
toutes pièces pour marcher au combat, désire encore des armes?
Ainsi du sage : il est pour le champ de la vie suffisamment
pourvu, suffisamment armé. » - A quoi je réponds :
Les corps même pénétrés d'une extrême chaleur ont besoin
d'une chaleur additionnelle pour se maintenir à ce point extrême.
- Mais la chaleur est tout en elle-même. - D'abord il
y a une grande différence entre vos termes de comparaison.
La chaleur est une, diverse est l'utilité. Ensuite la chaleur,
pour être chaleur, ne demande pas qu'on y ajoute ; mais le
sage ne peut demeurer dans son état de perfection, s'il n'adopte
quelques amis qui lui ressemblent, pour faire avec eux
échange de vertus : ajoutez qu'entre elles, toutes les vertus
sont amies. L'homme est donc utile à son pareil dont il aime
les vertus, et à qui il fournit l'occasion d'aimer en retour les
siennes. Ce qui nous ressemble nous charme, surtout les coeurs
honnêtes qui savent nous goûter et se faire goûter de nous.

D'ailleurs, nul autre que le sage ne possède l'art d'agir sur
l'âme du sage, comme il n'y a que l'homme qui puisse agir
par la raison sur l'homme. Si donc pour agir sur la raison il
est besoin de raison, de même aussi, pour avoir action sur une
raison parfaite, il en faut une qui le soit pareillement. Être
utile, se dit encore de ceux qui nous fournissent des moyens,
l'argent, le crédit la sûreté, tout ce qui, pour l'usage de la vie,
nous est cher ou indispensable : en quoi l'on peut dire que
l'insensé, lui-même, sera utile au sage. Mais être utile, c'est
proprement exciter l'âme aux choses conformes à sa nature,
tant au moyen de sa vertu à elle, que par la vertu de celui qui
agit sur elle. Et cela ne sera pas sans profit même pour ce
dernier; car il faut bien qu'en exerçant la vertu d'autrui, il
exerce aussi la sienne. Mais fit-on abstraction du souverain
bien ou de ce qui le produit, il n'est pas moins vrai que le sage
peut être utile à son pareil. La rencontre d'un sage est pour le
sage essentiellement désirable, parce qu'il est dans la nature
que tout ce qui est bon sympathise avec ce qui est bon, et qu'il
affectionne ce qui lui ressemble comme lui-même.

Il est nécessaire, pour suivre mon argument, que je passe de
cette question à une autre. On demande en effet : « si le sage
est homme à délibérer, à appeler qui que ce soit en conseil?
»
ce qu'il est obligé de faire, quand il descend à ces détails de la
vie civile et domestique, que j'appellerais des oeuvres mortes.
Alors, il a besoin du conseil d'autrui, comme d'un médecin,
d'un pilote, d'un avocat, d'un arrangeur de procès. Le sage
sera donc utile au sage, dans ces cas-là, par ses conseils; mais
dans les grands et divins objets, dont j'ai parlé, ils exerceront
leurs vertus en commun, et confondront leurs âmes et leurs
pensées : c'est ainsi qu'ils profiteront fun et l'autre. N'est-il pas
d'ailleurs dans la nature de s'identifier avec ses amis, d'être
heureux du bien qu'ils font comme de celui qu'on ferait soi-même?
Eh! sans cela, conserverions-nous même cette vertu,
qui n'est forte que par l'exercice et par l'usage? Or, la vertu
conseille de bien disposer le présent, de pourvoir à l'avenir, de
délibérer, de tendre les ressorts de l'âme : effort et développement
qui seront plus faciles au sage qui se sera associé un
conseil. Il cherche donc ou un homme parfait, ou un homme
qui soit en progrès, et voisin de la perfection; et cet homme
lui sera utile, en lui apportant l'aide et le tribut de ses lumières.
Les hommes disent qu'ils voient plus clair dans l'affaire
d'autrui que dans la leur; cela arrive à ceux que l'amour-propre
aveugle, et à qui la crainte, en présence du danger, ôte le
discernement de ce qui les sauverait. On devient sage à mesure
qu'on prend plus de sécurité et qu'on s'affranchit de la
crainte. Mais néanmoins, il est des cas où même un sage est
plus clairvoyant pour un autre que pour lui; et puis cette satisfaction
si douce et si noble de vouloir ou de ne vouloir pas
les mêmes choses, voilà ce que le sage recevra du sage : ils
avanceront de concert dans leur tâche sublime.

Me voilà quitte du travail que vous vouliez de moi, quoiqu'il
fût compris dans l'ordre des matières qu'embrasse mon livre
sur la philosophie morale. Mais songez, comme je vous le répète
fréquemment, qu'en tout ceci l'homme n'exerce que sa
subtilité. Car, et j'y reviens toujours, à quoi pareille chose me
sert-elle? Me rendra-t-elle plus courageux, plus juste, plus
tempérant? Ai-je le loisir de faire de la gymnastique, moi qui
ai encore besoin du médecin? Qu'ai-je à faire d'étudier votre
inutile fatras ? Pour de grandes promesses, je vois bien peu
d'effets. Vous alliez m'apprendre à rester intrépide en présence
des glaives étincelants, et le poignard sous la gorge; à être impassible,
lorsque l'incendie m'investirait de ses flammes, lorsqu'une
soudaine bourrasque emporterait mon navire loin de
tout rivage : enseignez-moi d'abord à mépriser la volupté et la
gloire; vous m'instruirez ensuite à démêler un sophisme embrouillé,
à saisir une équivoque, à éclairer une obscurité : pour
le présent, enseignez-moi ce qui presse le plus.


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