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[17,107] CVII. QU'IL FAUT FORTIFIER SON AME CONTRE LES ACCIDENTS FORTUITS ET INÉVITABLES. Où est cette prudence qui vous distinguait, cette sagacité qui appréciait si bien les événements ; où est votre grandeur de courage ? Une bagatelle vous désole ? Vos esclaves ont profité de vos nombreuses occupations pour s'échapper. Prenez que c'étaient de faux amis (et en vérité laissons-leur ce nom d'amis que leur donne Épicure) ; consentez à voir vos foyers purgés de leur présence ; passez-vous de gens qui absorbaient tous vos soins et vous rendaient souvent de mauvaise humeur. Rien en cela d'étrange, rien d'inattendu. S'en émouvoir est aussi ridicule que de se plaindre d'être mouillé ou crotté en pleine rue. On doit compter dans la vie, sur les mêmes accidents qu'aux bains publics, dans une foule, sur une grande route : il y en aura de prémédités, il y en aura de fortuits. Ce n'est pas une affaire de plaisir que la vie. Engagé dans une longue carrière, il faut que l'homme trébuche, chancelle, tombe, qu'il s'épuise enfin, et. s'écrie : « O mort ! » c'est-à-dire qu'il mente. Ici vous laisserez en chemin l'un de vos compagnons, là vous enterrerez l'autre, un troisième menacera vos jours. Voilà au milieu de quels encombres il faut parcourir cette route hérissée d'écueils. - Un ami vouloir ma mort! - Préparez votre âme à tout cela. Vous êtes venu, sachez-le bien, là où éclate la foudre ; vous êtes venu sur des bords « Où les Chagrins et les Remords vengeurs ont fixé leur demeure, où habitent les pâles Maladies et la triste Vieillesse. » Voilà la société dans laquelle il faut passer, sa vie. Éviter tant d'ennemis est impossible; mais on peut les braver, et on les brave, quand on y a songé souvent et tout prévu d'avance. On affronte plus hardiment le péril contre lequel on s'est longtemps préparé ; les plus dures atteintes, dès qu'on s'y attend, s'amortissent, comme les plus légères effrayent, si elles sont imprévues. Tâchons que rien ne soit inopiné pour nous ; et comme tout mal dans sa nouveauté pèse davantage, nous devrons à une méditation continuelle de n'être neufs pour aucun. Mes esclaves m'ont abandonné! - D'autres ont pillé leur maître, l'ont calomnié, massacré, trahi, foulé aux pieds, empoisonné, attaqué devant la justice, poursuivi criminellement. Tout ce que vous diriez de plus affreux est arrivé mille fois. Mais en outre, quelle multitude et quelle variété de traits nous menacent! Les uns déjà nous ont percés; on brandit les autres: en ce moment même ils arrivent; beaucoup qui vont frapper autrui nous effleurent. Ne soyons surpris d'aucune des épreuves pour lesquelles nous sommes nés : nul n'a droit de s'en plaindre, elles sont communes à tous. Je dis à tous, car celui même qui y échappe pouvait les subir ; or, la loi juste est celle non point qui a son effet sur tous, mais qui est faite pour tous. Imposons à notre âme la résignation, et payons de bonne grâce les tributs de notre mortalité. L'hiver amène les frimas, endurons son âpreté ; l'été revient avec ses chaleurs, supportons-en le poids ; une température malsaine dérange notre santé, sachons être malades. Nous essuierons l'attaque d'une bête sauvage, ou de l'homme plus féroce que les bêtes sauvages ; l'onde ravira telle portion de nos biens ; la flamme, telle autre. C'est la constitution même des choses : la changer n'est point donné à l'homme; mais il lui est donné de s'élever à cette hauteur d'âme, si digne de la vertu, qui souffre avec courage les coups du hasard, et qui veut ce que veut la nature. Or, la nature, vous le voyez, gouverne ce monde par le changement. Aux nuages succède la sérénité ; les mers se soulèvent après le calme ; les vents soufflent alternativement; le jour remplace la nuit; une partie du ciel s'élève sur nos têtes, quand l'autre plonge sous nos pieds : c'est par les contraires que tout subsiste et se perpétue. C'est sur cette loi qu'il faut nous régler : suivons-la, obéissons-lui : quoi qu'il arrive, pensons que cela devait arriver, et renonçons à quereller la nature. Le mieux est de souffrir, quand le remède est impossible, et d'entrer sans murmure dans les intentions du divin auteur de tout événement. Celui-là est mauvais soldat, qui suit son général à contre-coeur. Recevons donc avec dévouement et avec joie les ordres qu'il nous intime ; ne troublons point, lâches déserteurs, la marche de cette belle création où tout ce que nous souffrons est partie nécessaire. Disons à Jupiter qui tient le gouvernail et qui dirige le grand tout, ce que lui dit le stoïcien Cléanthe en vers éloquents que l'exemple de l'éloquent Cicéron me permet de traduire. S'ils vous plaisent, vous m'en saurez gré; sinon, songez à Cicéron, dont je n'ai fait que suivre l'exemple. Guide-moi, mon père, ô toi qui régis le ciel élevé; j'obéis sans délai : je suis prêt. Si tes ordres contrarient mes désirs, je te suivrai en gémissant; méchant, je dois au moins souffrir ce que l'homme de bien a pu souffrir. Les destins conduisent celui qui se soumet à leurs arrêts; ils entraînent celui qui résiste. Que tels soient et notre vie et notre langage ! que le destin nous trouve prêts et déterminés! Une âme grande s'abandonne à Dieu: au contraire, les esprits faibles et pusillanimes veulent lutter, ils calomnient l'ordre de l'univers, et prétendent réformer la Providence plutôt qu'eux-mêmes. lettre suivante : comment il faut écouter les philosophes les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
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