La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

La lettre 1 de Sénèque, en vidéo
- Youtube Philosophique.


- Livres.

ce qui fait la sécurité de la vie







[17,105] CV. CE QUI FAIT LA SÉCURITÉ DE LA VIE.

Quelles sont les règles à observer pour vivre avec moins de
risque, ? les voici: c'est à vous à les prendre, et je vous y invite,
comme des préceptes d'hygiène, que je vous donnerais pour
l'insalubre climat d'Ardée. Recherchez les divers motifs qui
portent l'homme à perdre son semblable, vous trouverez l'espérance,
l'envie, la crainte, le mépris. De tous ces motifs, le
mépris est sans doute le moins grave, au point que bien des
gens s'en sont enveloppés comme d'un préservatif. On foule, il
est vrai, l'obstacle qu'on méprise, mais c'est en passant ; et
l'on ne s'acharne ou ne s'étudie guère à persécuter l'homme
qu'on dédaigne. On oublie même l'ennemi couché par terre,
pour combattre l'ennemi debout.

Vous tromperez l'espoir du méchant, en ne possédant rien
qui excite la convoitise et l'improbité, rien qui ait trop d'éclat:
car tout ce qui brille se fait désirer, bien qu'on le connaisse peu.
Pour échapper à l'envie, il faut ne point étaler sa personne
aux regards, ne vanter ni ses biens, ni sa félicité, et jouir dans
le secret de son coeur.

La haine est fille de l'offense : on l'évite, si l'on ne fait d'injure
gratuite à personne. Le simple bon sens vous éloignera de
cet écueil, vu que beaucoup y ont encouru des haines,
sans avoir personnellement d'ennemi. Si
vous n'inspirez pas la crainte, qui les fait naître, vous le devrez
à la médiocrité de votre fortune, à la douceur de votre
caractère. Que les hommes sachent qu'on peut vous blesser
sans trop de péril; qu'avec vous la réconciliation soit facile et
loyale. Il est aussi triste de se faire craindre chez soi qu'au
dehors, par ses serviteurs que par ses enfants ; car il n'est personne
qui ne soit assez fort pour nuire. Ajoutez que toute
crainte est réciproque : et personne ne saurait être en même
temps redoutable et assuré.

Reste le mépris, dont la mesure est à la discrétion de celui
qui s'en fait une égide, qui veut bien l'accepter, mais qui ne
s'en croit pas digne. C'est une disgrâce qu'il oublie dans la
pratique du bien et dans l'amitié de ceux qui ont du pouvoir
près de quelque grand ; mais s'il est bon de s'en approcher, il
ne l'est pas de s'y enchaîner; le secours pourrait lui coûter
plus que le péril.

Mais le plus sûr est encore de vivre dans le repos, de s'entretenir
fort peu avec les autres, beaucoup avec soi. Il se mêle
aux conversations, je ne sais quel charme insinuant qui, de
même que l'ivresse et l'amour, nous arrache nos secrets. Ce
qu'on entend dire, on ne le tait jamais ; jamais on ne dit uniquement
ce qu'on a entendu : qui n'a pas tu la chose ne taira
pas l'auteur, car chacun a pour quelque autre la même confiance
qu'on a mise en lui; si maître qu'il soit de sa langue, ne
se fût-il livré qu'à un seul, il aura un peuple de confidents, et
le secret du matin deviendra la nouvelle du jour.

La grande base de la sécurité consiste à ne rien faire d'inique.
Celui qui cède au génie du mal mène une vie de trouble
et d'anxiété; ses frayeurs égalent ses prévarications, et son
esprit n'est jamais en paix. Les alarmes suivent le délit : captif
de sa conscience, qui ne lui permet aucune distraction, il
est sans cesse sommé de lui répondre. On souffre la peine
qu'on attend ; et on l'attend, quand on la mérite. Une mauvaise
conscience peut bien trouver la sûreté quelque part,
nulle part la sécurité. On a beau n'être pas découvert, on se dit
qu'on peut l'être, et dans le sommeil on tressaille, et l'on ne
peut entendre parler d'un crime sans songer au sien. On ne
le trouve jamais assez effacé, assez invisible. Le coupable a
parfois le bonheur de rester caché; la certitude, il ne l'a jamais.


lettre suivante :

ce qui fait la sécurité de la vie



les lettre de sénèque - accueil Sénèque