La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

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inutilité des voyages pour guérir les maux de l esprit







[17,104] CIV. UNE INDISPOSITION DE SÉNÈQUE. TENDRESSE DE
SA FEMME POUR LUI. INUTILITÉ DES VOYAGES POUR GUÉRIR
LES MAUX DE L'ESPRIT. QU'IL FAUT VIVRE AVEC LES GRANDS
HOMMES DE L'ANTIQUITÉ.

J'ai fui dans ma terre de Nomentanum --- devinez quoi. - La
ville ? - Bien pis encore, la fièvre qui déjà me gagnait. Déjà
elle mettait la main sur moi : je fis bien vite préparer ma voiture,
malgré ma Pauline, qui voulait me retenir. Le mal est
à son début, dit le médecin, le pouls agité, inégal, troublé
dans sa marche naturelle. Je m'obstine à partir : je donne
pour raison ce mot de mon honoré frère Gallion qui, pris
d'un commencement de fièvre en Achaïe, s'embarqua aussitôt
en s'écriant : « Ce n'est pas de moi, c'est du pays que vient le
mal.
» Voilà ce que je répétais à ma Pauline, qui me recommande
si fort ma santé. Persuadé que sa vie tient à la mienne,
je commence, par égard pour elle, à m'écouter un peu ; et
aguerri par la vieillesse sur tant d'autres points, je perds sur
celui-ci le privilége de mon âge. Je me représente que dans ce
vieillard respire une jeune femme, qu'il faut ménager, et
comme je ne puis gagner sur elle d'être aimé avec plus de
courage, elle obtient de moi que je m'aime avec plus de soin.

Il faut condescendre à de si légitimes affections; et quelquefois,
quand tout nous presserait de mourir, il faut pour les
siens, même au prix de la souffrance, rappeler à soi la vie et
retenir le souffle qui s'exhale. L'homme de bien doit rester
ici-bas non tant qu'il s'y plaît, mais tant qu'il y est nécessaire.
Celui qu'une épouse, qu'un ami ne touchent point assez pour
l'arrêter plus longtemps sur la terre, pour le dissuader de
mourir, est un homme blasé d'égoïsme. Vivre est aussi un devoir,
quand l'intérêt des nôtres l'exige; eussions-nous souhaité,
commencé même de rompre avec la vie, n'achevons pas
le sacrifice, et prêtons-nous encore à leur tendresse. Il est
beau de se rattacher à l'existence pour d'autres que pour soi,
exemple que plus d'un grand homme a donné. Mais la plus
haute preuve de sensibilité, c'est quand notre vieillesse, malgré
son immense avantage de moins s'inquiéter du corps et
d'user de la vie avec moins de regrets, devient plus soigneuse
de se conserver, si elle sait que tel est le bonheur, l'utilité, le
voeu de quelqu'un des siens. D'ailleurs cela porte avec soi sa
joie et son salaire qui certes est assez doux. Quoi de plus
agréable, en effet, que d'être chéri d'une épouse au point d'en
devenir plus cher à soi-même? Ma Pauline a donc tout à la
fois à son compte et ses craintes et les miennes.

Vous voulez savoir comment m'a réussi mon projet de départ ?
A peine eus-je quitté la lourde atmosphère de la ville
et cette odeur des cuisines qui, toutes fumantes, toutes en travail,
vomissent mêlé à la poussière tout ce qu'elles engouffrent
de vapeurs infectes, j'ai senti dans mon être un changement
subit. Jugez combien mes forces ont dû croître quand j'ai pu
atteindre mes vignes : j'étais le coursier qu'on rend à la prairie
et qui vole à une fraîche pâture. Je me suis donc enfin retrouvé;
j'ai vu disparaître cette maigreur suspecte, qui ne
promettait rien de bon; et déjà toute mon ardeur me revient
pour l'étude, non pas qu'un lieu y fasse beaucoup plus qu'un
autre, si l'esprit ne se possède, l'esprit, qui se crée une retraite,
quand il veut, au sein même des occupations. Mais l'homme
qui va choisissant les contrées et court après le repos, trouvera
partout d'importunes distractions. Quelqu'un se plaignait à
Socrate que les voyages ne lui avaient servi de rien ; le sage,
dit-on, lui repartit : « Ce qui vous arrive est tout simple ; vous
voyagiez avec vous.
» Heureux bien des hommes, s'ils se sauvaient
loin d'eux-mêmes ! Ils sont les premiers à s'inquiéter,
à se corrompre, à s'effrayer.

Que gagne-t-on à franchir les mers, à courir de ville en
ville ? Pour fuir le mal qui t'obsède, il n'est pas besoin que tu
sois ailleurs : sois autre. Tu arrives à Athènes, tu débarques à
Rhodes; choisis à ton caprice toute autre ville : que te font les
moeurs de ces pays? tu y portes les tiennes. La richesse te
semble-t-elle le bonheur? tu trouveras un supplice dans ta
pauvreté, et, ce qui est plus misérable, dans ta pauvreté imaginaire.
Car en vain possèdes-tu beaucoup, quelque'autre possédant
davantage, tu te crois en déficit de tout ce dont il te surpasse.
Places-tu le bonheur dans les dignités? tu souffriras de
l'élection de tel consul, de la réélection de tel autre : quel dépit,
si tu lis plusieurs fois le même nom dans nos fastes! Dans
ton ambitieuse démence, tu ne verras plus ceux que tu dépasses,
dès qu'un seul te devancera. Le plus grand des maux,
penses-tu, c'est la mort ? Mais il n'y a de mal en elle que ce
qui la précède, la peur. Tu t'effraieras et du péril et de l'ombre
du péril ; de vaines alarmês t'agiteront sans cesse. Car que
te servira « D'avoir échappé à tant de villes grecques,
et d'avoir fui à travers les ennemis?
»

La paix même sera pour toi fertile en alarmes. Ton âme une
fois découragée, l'abri le plus sûr n'aura pas ta confiance; dès
que le sentiment irréfléchi de la peur tourne en habitude, il
paralyse jusqu'à l'instinct de la conservation. Il n'évite pas, il
fuit : or on donne plus de prise aux dangers en leur tournant
le dos. Tu regarderas comme une bien grave infortune, la perte
des personnes qui te sont chères, non moins inconséquent que
si tu pleurais quand tombent les feuilles des arbres riants qui
ornent ta demeure. Tous les êtres qui réjouissent ton coeur,
sont comme les arbres que tu as vus au temps de la sève et de
la verdure ; feuilles éphémères, dont le sort est de tomber les
unes aujourd'hui, les autres demain; mais de même qu'on regrette
peu la chute des feuilles, parce qu'elles doivent renaître,
ainsi dois-tu prendre la perte de ceux que tu aimes et qui, dis-tu,
font le charme de ta vie : ils se remplacent, s'ils ne peuvent
renaître. - Mais ce ne seront plus les mêmes! - Et toi, n'auras-tu
pas changé? Chaque jour, chaque heure fait de toi un autre
homme; et ce larcin du temps, plus visible chez autrui, ne l'est
moins chez toi que parce qu'il s'opère à ton insu. Le temps,
qui semble emporter les autres de vive force, nous dérobe furtivement
à nous-mêmes.

Mais tu ne feras aucune de ces réflexions ; tu n'appliqueras
pas ce baume à ta plaie; toi-même sèmeras ta route d'inquiétudes
sans fin, tantôt espérant, tantôt découragé. Plus sage, tu
tempérerais l'un par l'autre : tu n'espérerais point sans méfiance,
tu ne te méfierais point sans espoir.

Jamais changement de climat a-t-il en soi profité à personne?
A-t-il calmé la soif des plaisirs, mis un frein aux cupidités,
guéri les emportements, maîtrisé les tempêtes de l'indomptable
amour, délivré l'âme d'un seul de ses maux,
ramené la raison, dissipé l'erreur? Non : mais comme l'enfant
admire ce qu'il n'a jamais vu, c'est un certain attrait de nouveauté
qui captive un moment. Du reste l'inconstance de l'esprit,
alors plus malade que jamais, s'en irrite encore, et il
devient plus mobile, plus vagabond par l'effet même du déplacement.
Aussi les lieux qu'on cherchait si ardemment, on met
plus d'ardeur encore à les fuir, et, comme l'oiseau de passage,
on vole plus loin, on part plus vite qu'on n'était venu. Les voyages
te feront connaître des peuples et voir de nouvelles configurations
de montagnes, des plaines d'une grandeur insolite
pour toi, des vallons arrosés de sources intarissables, des fleuves
offrant à l'observateur quelque phénomène naturel, soit le
Nil, qui gonfle et déborde en été; soit le Tigre, qui disparaît
tout à coup pour se frayer sous terre un passage dont il sort
avec toute la masse de ses eaux; soit le Méandre, éternel sujet
d'exercice et de fiction pour les poètes, qui se replie en mille
sinuosités, et qui souvent, lorsqu'il approche de son lit, se détourne
encore avant d'y rentrer : mais tout cela ne te rendra
ni meilleur ni plus sage. C'est à l'étude qu'il faut recourir et
aux grands maîtres de la sagesse, pour étudier leurs découvertes,
pour découvrir ce qui reste à apprendre. Ainsi l'âme se rachète
de son misérable esclavage et ressaisit son indépendance.
Tant que tu ignores ce qu'on doit fuir ou rechercher, ce qui
est nécessaire ou superflu, ce qui est juste, ce qui est honnête,
tu ne voyageras pas, tu ne feras qu'errer. Quel fruit te promettre
de tes courses sans nombre, quand tes passions cheminent
avec toi, quand ton mal te suit? Et que dis-je ? puisse-t-il
ne faire que te suivre! il serait à quelque distance : mais il est
en toi, et non à ta suite. Aussi t'obsède-t-il partout; partout
ton malaise est également cuisant. A un malade il faut des remèdes
plutôt que des déplacements. L'homme qui s'est cassé
la jambe ou donné une entorse ne monte ni sur une voiture ni
sur un navire : il fait appeler le médecin pour rejoindre l'os
rompu, pour replacer le muscle démis. Et tu crois qu'une âme,
foulée et fracturée dans presque tous ses ressorts, se rétablira
par le changement de lieux? L'affection est trop grave pour
céder à de tels moyens. Ce n'est pas à courir le monde qu'on
devient médecin ou orateur : il n'y a de lieu spécial pour l'apprentissage
d'aucun art. Et la sagesse, de tous le plus difficile,
s'apprendrait sur les grandes routes? Il n'est point de voyage,
crois-moi, qui te sorte de tes passions, de tes dépits, de tes
craintes; s'il en était, le genre humain tout entier se lèverait
pour l'entreprendre. Tes passions ne lâcheront point prise;
elles déchireront sur la terre et sur l'onde leur proie fugitive,
aussi longtemps que tu emporteras le principe de tes maux.

Ne t'étonne plus de fuir en vain : ce que tu fuis ne t'a pas
quitté. Commence donc par te corriger; par rejeter ce qui te
pèse, et mettre du moins à tes désirs une borne quelconque.
Purge ton âme de toute iniquité : pour que la traversée te plaise,
guéris l'homme qui s'embarque avec toi. L'avarice te rongera
tant que tu auras commerce avec des coeurs sordides et intéressés;
l'orgueil te dominera tant que tu hanteras des superbes;
ton humeur implacable ne se perdra pas dans la compagnie
d'hommes de sang; tes accointances avec les débauchés
raviveront chez toi les feux de l'incontinence. Tu veux dépouiller
tes vices? fuis au plus loin ceux qui t'en donnent l'exemple.
L'avare, l'adultère, le barbare, l'artisan de fraudes, qui seraient
fort à appréhender s'ils étaient proche de toi, c'est au dedans
de toi-même qu'ils se trouvent. Passe dans le camp des hommes
vertueux. Vis avec les Catons, avec Tubéron, avec Lélius, ou,
s'il te prend envie de visiter aussi les Grecs, avec Socrate et
avec Zénon. L'un t'enseignera à mourir quand la nécessité
l'exigera; l'autre, à prévenir même la nécessité. Vis avec un
Chrysippe, un Posidonius. Ceux-là te transmettront la science
des choses divines et humaines; ils te prescriront d'agir, de
n'être pas seulement un habile discoureur qui débite ses phrases
pour le plaisir des oreilles, mais de te faire une âme vigoureuse
et inflexible à toutes menaces. Car l'unique port de
cette vie agitée, orageuse, c'est de dédaigner l'avenir quel qu'il
puisse être, de se tenir ferme, de recevoir en face les coups de
la fortune sans chercher à les fuir ou à les esquiver. La nature
nous donne la passion des grandes choses; et comme les animaux
reçoivent d'elle, les uns la férocité, les autres la ruse,
d'autres l'instinct de la crainte, ainsi l'homme lui doit la fierté
et l'élévation du coeur qui lui font préférer une vie honorable
à une vie exempte de péril : car en lui tout respire le ciel,
modèle et but dont il se rapproche autant que peuvent le faire
les pas d'un mortel. Il appelle le grand jour, il aime à se croire
devant ses juges et ses approbateurs. Roi de l'univers, supérieur
à tout ici-bas, devant quoi s'humilierait-il ? Rien lui semblerait-il
assez dur, assez accablant, pour qu'il dût courber sa
noble tête ?

« Ce couple affreux à voir, le travail et la mort, »
ne l'est nullement pour qui l'ose envisager d'un oeil fixe et
percer de trompeuses ténèbres. Que de fois les terreurs de la
nuit se changent au matin en objets de risée !

« Ce couple affreux à voir, le travail et la mort, »
dit si bien Virgile, et non point affreux en réalité, mais seulement
à voir; il entend que c'est pure vision, que ce n'est rien.
Car enfin, qu'y a-t-il là d'aussi formidable que ce qu'en publie
la renommée? Réponds-moi, Lucilius, pourquoi un homme
digne de ce nom reculerait-il devant le travail, un mortel,
devant la mort ?

Je ne vois que gens qui réputent impossible ce qu'ils n'ont
pu faire encore, et puis nos doctrines sont trop hautes, disent-ils,
elles passent les forces de l'homme. Ah ! combien j'ai
d'eux meilleure opinion qu'eux-mêmes! Eux aussi peuvent autant
que d'autres, mais ils ne veulent pas. L'essai qu'on leur
demande a-t-il jamais trahi ceux qui l'ont tenté? n'a-t-il pas
toujours paru plus facile à l'exécution? Ce n'est point parce
qu'il est difficile que nous n'osons pas; c'est parce que nous
n'osons pas, qu'il est difficile.

D'ailleurs, s'il vous faut un exemple, voyez Socrate, ce vieillard
éprouvé par tous les malheurs, battu de tous les orages,
et que n'ont vaincu ni la pauvreté;
aggravée encore par ses charges domestiques, ni les fatigues
même de la guerre qu'il eut à subir, ni les tracasseries
de famille dont il fut harcelé, soit par une femme aux moeurs
intraitables, à la parole hargneuse, soit par d'indociles enfants
qui ressemblaient plus à leur mère qu'à leur père. Presque
toute sa vie se passa soit à la guerre, soit sous la tyrannie,
soit sous le règne d'une liberté plus cruelle que les tyrans et
que la guerre. Après vingt-sept ans de combats, la fin des hostilités
fut l'abandon d'Athènes à la merci de trente tyrans, la
plupart ennemis de Socrate. Enfin, pour calamité dernière,
une condamnation le flétrit des imputations les plus infamantes.
On l'accusa de lèse-majesté divine, et de corrompre les
jeunes gens qu'il soulevait, dit-on, contre les dieux, contre
leurs parents et la république : vinrent ensuite les fers et la
ciguë. Tout cela, bien loin d'ébranler son âme, ne troubla
même pas son visage; et il mérita jusqu'à la fin l'éloge admirable,
l'éloge unique que jamais nul ne le vit plus gai ni plus
triste que de coutume : il fut toujours égal dans ces grandes
inégalités du sort.

Voulez-vous un second exemple? Voyez M. Caton, ce héros
plus moderne, que la fortune poursuivit d'une haine encore
plus vive et plus opiniâtre. Bien qu'elle l'eût traversé dans tous
les actes de sa vie, et jusque dans celui de sa mort, il prouva
néanmoins qu'un grand coeur peut vivre et mourir en dépit
d'elle. Son existence se passa toute, soit dans le fort des guerres,
soit durant une époque déjà grosse de la guerre civile ;
et l'on peut dire de lui, comme de Socrate, qu'il vécut dans une
patrie esclave, à moins qu'on ne regarde Pompée, César et
Crassus comme les hommes de la liberté. Personne ne vit
changer Caton, quand la république changeait sans cesse :
toujours le même dans toute situation, préteur, ou repoussé
de la préture, accusé, ou chef de province, au forum, aux armées,
à l'heure du trépas ; enfin, au milieu de toute cette république
en détresse, quand d'un côté marchait César appuyé des
dix plus braves légions, et de l'autre mille peuples barbares,
auxiliaires de Pompée, Caton seul suffit contre tous. Quand le
monde se partageait entre César et Pompée, Caton lui seul
forma un parti à la liberté. Embrassez dans vos souvenirs le
tableau de ces temps, vous verrez, d'une part, le petit peuple
et tout ce vulgaire enthousiaste des choses nouvelles ; de l'autre,
l'élite des Romains, l'ordre des chevaliers, tout ce qu'il y
avait dans l'état d'honorable et de distingué et, isolés au milieu
de tous, la république et Caton. Ah ! sans doute, vous considérerez
avec admiration
Agamemnon et Priam, puis Achille à tous deux redoutable :

car il les improuve tous deux, il les veut désarmer tous deux.
Et voici quel jugement il porte de l'un et de l'autre : Si César
triomphe, je me condamne à mourir ; je m'exile, si c'est
Pompée
. Qu'avait-il à craindre celui qui, défait ou vainqueur,
s'infligeait les peines qu'on n'attend que du plus implacable
ennemi ? Comme il l'avait dictée, il subit sa sentence
de mort. Voyez si l'homme peut supporter les travaux : il conduisit
à pied son armée à travers les solitudes de l'Afrique;
s'il est possible d'endurer la soif: Caton, sur des collines arides,
dépourvu de bagages, traînant après lui des débris de ses légions
vaincues, souffrit la disette d'eau sans jamais quitter sa cuirasse,
et chaque fois que s'offrait l'occasion de boire, il but
toujours le dernier. Peut-on mépriser et les honneurs et les
affronts? Le jour même où on lui refuse la préture, il joue à
la paume sur la place des comices. Est-il possible de ne pas
trembler devant des puissances supérieures ? Il attaque à la
fois César et Pompée, quand nul n'osait offenser l'un que pour
gagner les bonnes grâces de l'autre. Est-il possible de dédaigner
la mort aussi bien que l'exil? Caton s'imposa l'exil ou la
mort, et pour prélude la guerre. Nous pouvons donc contre
pareil sort avoir même courage: il ne faut que vouloir soustraire
sa tête au joug. Mais avant tout répudions les voluptés :
elles énervent, elles efféminent, elles exigent trop de choses,
et toutes ces choses, c'est à la fortune qu'il les faut mendier.
Ensuite, méprisons les richesses, ces encouvagements à l'esclavage.
Renonçons à l'or, à l'argent, à tout cet éclat qui pèse sur
les heureux du siècle : sans sacrifice, point de liberté. Qui
tient la liberté pour beaucoup, doit tenir pour bien peu tout le reste.


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