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[17,102] CII. QUE L'ILLUSTRATION APRÈS LA MORT EST UN BIEN. On en veut à qui nous réveille au milieu d'un rêve agréable; car on perd une jouissance qui, tout illusoire qu'elle est, a l'effet de la réalité. Votre lettre a produit sur moi cette impression pénible; elle m'a tiré d'une douce méditation à laquelle je m'abandonnais, et que, si je l'avais pu, j'aurais poussée plus avant. Je voulais examiner ou plutôt me persuader l'immortalité de l'âme : j'embrassais volontiers l'opinion de tant de grands hommes, bien que leur doctrine, si consolante, promette plus qu'elle ne prouve. Je me livrais à leur espoir sublime; déjà je me sentais à charge à moi-même, et regardais en mépris ces restes d'un corps brisé par l'âge, moi qui allais entrer dans l'immensité des temps et en possession de tous les siècles, quand tout à coup, rappelé à moi par l'arrivée de votre lettre je perdis le plus beau songe. Je veux y revenir, quand je serai quitte avec vous, et le ressaisir à tout prix. Ma première lettre où je tâchais de prouver, comme nos stoïciens aiment à le croire, « que l'illustration qui s'obtient après la mort est un bien» n'a pas, dites-vous, développé toute la question ; je n'ai pas résolu l'objection qu'on nous oppose: jamais il n'y a bien où il y a solution de continuité; or ici cette solution a lieu. - Votre difficulté, Lucilius, se rattache à la question, mais doit être vidée ailleurs : c'est pourquoi j'avais différé d'y répondre, comme à d'autres choses qui ont trait au même sujet. Car en certains cas, vous le savez, les sciences rationnelles rentrent dans les sciences morales. J'ai donc traité, comme touchant directement aux moeurs, cette thèse-ci : Si ce n'est pas chose folle et sans objet que d'étendre ses soins au delà du jour suprême ? si nos biens périssent avec nous, et s'il n'y a plus rien pour qui n'est plus ? si une chose qui, lorsqu'elle existera, ne sera pas sentie par nous, peut offrir, avant qu'elle existe, quelque fruit à recueillir ou à désirer ? Tout ceci est de la morale : aussi l'ai-je placé en son lieu. Quant à ce que disent contre cette opinion les dialecticiens, je devais le réserver, et je l'ai fait, mais puisque vous ne me faites grâce de rien, j'exposerai l'ensemble de leurs arguments pour y répondre ensuite en détail. A moins de quelques préliminaires, ma réfutation ne serait pas comprise. Et quels préliminaires veux-je présenter ? Qu'il est des corps continus tels que l'homme ; des corps composés, comme un vaisseau, une maison, enfin tout ce qui forme unité par l'assemblage de diverses parties ; des corps divisibles, aux membres séparés, tels qu'une armée, un peuple, un sénat : car les membres qui constituent ces corps, sont réunis par droit ou par devoir, mais distincts et isolés par nature. Que faut-il encore que j'avance ? Que, selon nous, il n'y a pas de bien où il y a solution de continuité ; vu qu'un même esprit devant contenir et régir un même bien, l'essence d'un bien unique est une. Si vous en désirez la preuve, elle est par elle-même évidente ; mais je devais poser ce principe, puisqu'on nous attaque par nos propres armes. «Vous avouez, nous dit-on, qu'il n'y a pas de bien où il y a solution de continuité. Or, l'illustration, c'est l'opinion favorable des honnêtes gens. Car de même que la bonne renommée ne vient pas d'une bouche unique, ni la mauvaise de la mésestime d'un seul; ainsi l'illustration ne consiste point dans l'approbation d'un seul homme de bien. Il faut, pour qu'elle ait lieu, l'accord d'un grand nombre d'hommes marquants et considérables. Mais comme elle est lé résultat du jugement de plusieurs, c'est-à-dire de personnes distinctes, il s'ensuit qu'elle n'est pas un bien. « L'illustration, dit-on encore, est l'éloge donné aux bons par les bons ; l'éloge est un discours ; le discours, une voix qui exprime quelque idée : or, la voix, même celle des gens de bien, n'est pas un bien. Car ce que fait l'honnête homme n'est pas toujours un bien : il applaudit, il siffle, et cette action d'applaudir ou de siffler, quand on admirerait et louerait tout de lui, ne s'appelle bien, non plus que sa toux ou ses éternuments. Ce n'est donc pas un bien que l'illustration. «Enfin dites-nous : ce bien appartient-il à celui qui donne l'éloge, ou à celui qui le reçoit ? Si vous dites que c'est au premier, votre assertion est aussi ridicule que de prétendre que ce soit un bien pour moi, de ce qu'un autre soit en bonne santé. Mais louer le mérite est une action honnête : ainsi le bien est à celui qui loue, puisque l'action vient de lui, et non à nous qui sommes loués; or, tel était le fait à éclaircir. Répondons sommairement à chaque point. D'abord, y a-t-il bien, quand il y a solution de continuité ? Cela fait encore doute, et les deux partis ont leurs arguments. Ensuite l'illustration n'a pas besoin d'une foule de suffrages ; l'opinion d'un seul homme de bien peut lui suffire : car l'homme de bien est capable de porter jugement de tous ses pareils. - Quoi ? objecte-t-on encore, l'estime d'un seul donnera la bonne renommée, le blâme d'un seul l'infamie ! Et la gloire aussi, je la comprends large, étendue au loin, voulant le concert d'un grand nombre. - La gloire, la renommée diffèrent de l'illustration ; et pourquoi ? Qu'un seul homme vertueux pense bien de moi, c'est pour moi comme si tous les gens vertueux pensaient de même, ce qui aurait lieu, si tous me connaissaient. Leur jugement est pareil, identique; or, c'est toujours tenir la même voie que de ne pouvoir se partager. C'est donc comme si tous avaient le même sentiment, puisqu'en avoir un autre leur est impossible. Quant à la gloire, à la renommée, la voix d'un seul ne suffit pas. Si, au cas précité, un seul avis vaut celui de tous, parce que tous, interrogés, n'en auraient qu'un seul ; ici les jugements d'hommes dissemblables sont divers, et les impressions variées : tout y est douteux, inconséquent, suspect. Comment croire qu'un seul sentiment puisse être embrassé par tous ? Un seul homme n'a pas toujours un seul sentiment. Le sage aime la vérité, qui n'a qu'un caractère et qu'une face ; c'est le faux qui entraîne l'assentiment des autres. Or, le faux n'est jamais homogène : ce n'est que variations et dissidences. « La louange, dit-on, n'est autre chose qu'une voix ; or, une voix n'est pas un bien. » - Mais en disant que l'illustration est la louange donnée aux bons par les bons, nos adversaires rapportent cela, non à la voix, mais à l'opinion. Car encore que l'homme de bien se taise, s'il juge quelqu'un digne de louange, il le loue assez. D'ailleurs il y a une différence entre la louange et le panégyrique : il faut, pour louer, que la voix se fasse entendre ; aussi ne dit-on pas la louange funèbre, mais l'oraison funèbre, dont l'office consiste dans le discours. Dire que quelqu'un est digne de louange, c'est lui promettre, non pas les paroles, mais le jugement favorable des hommes. Il y a donc aussi une louange muette, une approbation de coeur qui loue intérieurement l'homme de bien. Répétons en outre que la louange se rapporte au sentiment, non aux paroles, lesquelles expriment la louange conçue et la portent à la connaissance de plusieurs. C'est me louer que de me juger digne; de l'être. Quand le tragique romain s'écrie: « Il est beau d'être loué par l'homme que chacun loue : » il veut dire l'homme digne de louange; et quand un vieux poëte dit que --- La louange est l'aliment des arts, il n'entend pas cette louange bruyante qui les corrompt ; car rien ne perd l'éloquence et en général les arts faits pour l'oreille comme l'engouement populaire. La renommée veut le secours de la voix ; l'illustration s'en passe; elle peut s'obtenir sans cela, se contenter de l'opinion, elle est complète en dépit même du silence, en dépit des oppositions. En quoi diffère l'illustration de la gloire? le voici : la gloire est le suffrage de la foule; l'illustration, le suffrage des gens de bien. On demande « à qui appartient ce bien qu'on nomme illustration, cette louange donnée aux bons par les bons : à celui qui loue, ou à celui qui est loué ? » - A tous les deux: à moi qui suis loué, parce que la nature m'a fait un ami de tous, que je m'applaudis d'avoir bien fait, que je me réjouis d'avoir trouvé des coeurs qui comprennent mes vertus et qui m'en savent gré; à mille autres aussi,pour qui leur gratitude même est un bien, mais d'abord à moi (car il est dans ma nature morale d'être heureux du bonheur d'autrui, surtout du bonheur dont je suis la cause). La louange est le bien de ceux qui louent : car c'est la vertu qui l'enfante, et toute action vertueuse est un bien. Mais c'est une jouissance qui leur échappait, si je n'avais été vertueux. Ainsi c'est un bien de part et d'autre qu'une louange méritée, tout autant certes qu'un bon jugement rendu est un avantage pour le juge comme pour celui qui gagne sa cause. Doutez-vous que la justice ne soit le trésor et du magistrat qui l'a dans son coeur, et du client à qui elle rend ce qui lui est dû? Louer qui le mérite, c'est justice : c'est donc un bien des deux côtés. Voilà, certes, assez répondre à ces docteurs pointilleux. Mais notre objet ne doit pas être de discuter des arguties, et de faire descendre la philosophie de sa hauteur majestueuse dans ces puérils défilés. N'est-il pas bien plus noble de suivre franchement le droit chemin, que de se préparer soi-même un labyrinthe, pour avoir à le reparcourir à grand'peine. Car toutes ces disputes ne sont autre chose que jeux d'adversaires qui veulent se tromper avec art. Dites-nous plutôt combien il est naturel à l'homme d'étendre sa pensée dans l'infini. C'est quelque chose de grand et de fier que l'âme humaine : elle ne souffre de limites que celles qui lui sont communes avec Dieu même. Elle n'accepte point une étroite patrie, telle qu'Éphèse ou Alexandrie, ou toute autre ville, si nombreux qu'en soient les habitants, si riantes qu'en soient les demeures : sa patrie, c'est ce vaste circuit qui enceint l'univers de tout ce qui semble le dominer, c'est toute cette voûte au-dessous de laquelle s'étendent les terres et les mers, au-dessous de laquelle l'air partage et réunit à la fois le domaine de l'homme et celui des puissances célestes, et où des milliers de dieux, chacun à son poste, poursuivent leurs tâches respectives. Elle ne veut pas qu'on lui circonscrive son âge, elle se dit: Toutes les années m'appartiennent : tous les siècles sont ouverts au génie, tous les temps accessibles à la pensée. Vienne le jour solennel qui séparera ce mélange de divin et d'humain dont je suis formée, je laisserai mon argile où je l'ai prise, et moi, je me réunirai aux dieux. Ici même je ne suis pas sans communiquer avec eux; mais ma lourde chaîne m'attache à la terre. Les retards de cette vie mortelle sont les préludes d'une existence meilleure et plus durable. Comme le sein maternel qui nous porte neuf mois, ne nous forme pas pour l'habiter toujours, mais bien pour ce monde, où il nous dépose assez forts déjà pour respirer l'air et souffrir les impressions du dehors; ainsi le temps qui s'écoule de l'enfance à la vieillesse nous mûrit pour une seconde naissance. Une autre origine, un monde nouveau nous attend. Jusque-là nous ne pouvons soutenir que de loin la splendeur du ciel. Sache donc, ô homme ! envisager sans frémir ton heure décisive : la dernière pour le corps, elle ne l'est point pour l'âme. Tous les objets qui t'environnent, vois-les comme les meubles d'une hôtellerie : tu dois aller plus loin. La nature te fera sortir aussi nu que tu es entré. Tu n'emporteras pas plus que tu n'as apporté. Que dis-je ? tu laisseras sur le seuil une grande partie de ton bagage. Tu dépouilleras cette première enveloppe qui tapisse à l'extérieur tes organes ; tu dépouilleras cette chair, ce sang qui la pénètre et court se distribuer par tout ton corps; tu dépouilleras ces os et ces nerfs qui maintiennent les parties molles et fluides de l'édifice humain. Ce jour que tu redoutes comme le dernier de tes jours doit t'enfanter à l'immortalité. Dépose ton fardeau: tu hésites? n'as-tu pas déjà une fois quitté de même le corps où tu étais caché, pour te produire au jour ? Tu résistes, tu te rejettes en arrière; jadis aussi ta mère n'a pu qu'à grand effort te faire sortir de son sein. Tu gémis, tu pleures ; des pleurs ont aussi marqué ton entrée dans la vie : mais ils étaient excusables : tu naissais novice et étranger à tout; tu quittais les entrailles maternelles, ce tiède et bienfaisant abri, pour être saisi par un air trop vif et offensé par le toucher d'une main rude ; faible alors et sans expérience, tu éprouvais la stupeur d'une complète ignorance. Aujourd'hui, ce n'est pas pour toi chose nouvelle d'être séparé de ce dont tu faisais partie. Abandonne de bonne grâce des membres désormais inutiles, dis adieu à ce corps que tu fus si longtemps sans habiter. Il sera mis en pièces, écrasé, réduit en cendres. Pourquoi t'en affliger ? Ne périssent-elles pas toujours les membranes qui enveloppent le nouveau-né? Pourquoi tant chérir ces débris ? sont-ils à toi? Ils n'ont fait que te couvrir. Voici venir le jour où tomberont tes voiles, où tu seras tiré de ton immonde et infecte demeure. Fais donc effort, et prends d'ici même ton élan : attache-toi à tes amis, à tes parents comme à choses qui ne sont pas tiennes; élève-toi d'ici même à de plus hautes et plus sublimes méditations. Quelque jour la nature t'ouvrira ses mystères, la nuit qui t'entoure se dissipera et une lumière pure t'inondera de toutes parts. Représente-toi de quel éclat vont briller ces milliers d'astres confondant ensemble leurs rayons. Aucune ombre n'en ternira la pureté, et tous les points du ciel se renverront une égale splendeur. La nuit ne succède au jour que sur notre basse atmosphère. Alors tu confesseras avoir vécu dans les ténèbres, lorsque ton être, enfin complet, envisagera cette complète lumière que d'ici, à travers l'étroite orbite de tes yeux, tu n'aperçois qu'obscurément et que tu admires pourtant de si loin. Que te semblera-t-elle cette divine clarté, quand tu la contempleras dans son foyer? De telles pensées ne laissent séjourner dans l'âme aucun penchant sordide, bas ou cruel. Il est des dieux, nous disent-elles, témoins de tout ce que fait l'homme; soyez purs devant eux, rendez-vous dignes de les approcher un jour, avez devant les yeux l'éternité. L'homme qui embrasse l'éternité comme but, ni les armées ne lui font peur, ni la trompette ne l'étonne, ni les menaces ne l'intimident. Comment ne serait-il pas sans crainte celui qui espère mourir, si celui même qui croit que l'âme ne subsiste qu'autant que les liens du corps la retiennent, et qu'elle ne s'en échappe que pour se dissoudre aussitôt, si celui-là travaille à se rendre utile même après son trépas ? car bien que la mort vienne le dérober à nos yeux, - toutefois : Le héros, sa beauté, son grand nom, sa valeur Restent profondément imprimés dans son coeur. Songez combien les bons exemples servent l'humanité, et reconnaissez que le souvenir des grands hommes ne nous profite. pas moins que leur présence. lettre suivante : homme doit surtout se mettre en garde contre son semblable les lettre de sénèque - accueil Sénèque |
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