La lettre 3 de Sénèque : Ami, un mot, une réalité (réécriture 2018)

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jugement sur le philosophe papirius fabianus







[16,100] C. JUGEMENT SUR LE PHILOSOPHE PAPIRIUS FABIANUS
ET SUR SES ÉCRITS.

J'ai lu, m'écrivez-vous, avec beaucoup d'empressement les
livres de Papirius Fabianus Sur les Devoirs civils, mais ils n'ont
pas répondu à mon attente; en second lieu, oubliant qu'il
s'agissait d'un philosophe, vous critiquez sa manière d'écrire.
- Je vous accorde que vous ayez raison, et qu'il laisse aller
son style, sans se donner la peine de le régler. D'abord cette
manière d'écrire n'est pas sans agrément; et la marche facile
d'une composition sans apprêt a des beautés qui lui sont propres;
car selon moi il y a une grande différence entre un style
coulant et un style diffus. Et ici même, dans ce que je vais
dire, j'observe cette différence. Fabianus me paraît, dans son
style, abondant mais non diffus : large et facile, sa diction
coule sans désordre, mais non sans rapidité. Elle révèle et fait
voir tout d'abord qu'elle n'est ni travaillée ni contournée.

Mais, admettons que cela soit : c'est un livre de morale et non
d'éloquence qu'il a composé; et c'est à l'âme, et non aux
oreilles que s'adresse son livre. D'ailleurs, si vous l'aviez entendu
lui-même, vous n'auriez pas eu le loisir de vous attacher
à des détails de composition, vous auriez été entraîné par
l'ensemble; et en effet une improvisation qui captive l'auditeur
perd presque toujours de son charme à la lecture; mais c'est
déjà beaucoup que d'avoir su nous captiver d'abord, quand
même un examen plus réfléchi nous ferait trouver matière à la
critique. Si vous me demandez mon avis, je trouve plus beau
d'emporter les suffrages que de les mériter : oui, je le soutiens,
cette méthode est la plus sûre; c'est la preuve d'une
plus grande hardiesse, d'une plus grande confiance dans le succès.

Un style trop travaillé, trop timide ne convient pas à un
philosophe. Comment montrerait-il du courage et de la constance
en présence du péril, s'il s'alarme pour des mots? Ce
n'est pas de la négligence, mais de l'assurance, que Fabianus
portait dans son style. Aussi n'y trouverez-vous rien de bas :
ses expressions sont choisies, mais non recherchées et dénaturées
selon le goût du siècle par l'abus des métaphores : celles
qu'il emploie ne manquent point d'éclat, quoique empruntées
au langage ordinaire. Vous y voyez de beaux et nobles sentiments,
non sous la forme écourtée d'une sentence, mais sous
une diction large. Vous y trouverez parfois peu de concision,
peu d'entente de la composition, et rien qui rappelle l'élégance
moderne: mais, à envisager l'ensemble, vous ne remarquerez
rien de vide. Encore qu'on y puisse désirer et cette variété de
marbres, et ces nombreux canaux qui y amènent partout les
eaux, et la cellule du pauvre, et toutes ces recherches que le
luxe, dans son dédain des simples ornements, se plaît à inventer,
je dirai ici avec le vulgaire : C'est une maison bien construite.

Ajoutez qu'en matière de style les goûts sont partagés. Quelques-uns
l'aiment d'un poli à faire disparaître toute aspérité;
d'autres le veulent d'une rudesse étudiée; le hasard leur offre
une période pleine et arrondie, ils la brisent à dessein pour
tromper l'attente du lecteur. Lisez Cicéron : son style offre un
ton d'unité ; il est flexible, lent dans sa marche, et plein de
douceur, sans manquer de force. Au contraire, la diction
d'Asinius Pollion est rocailleuse, cahotée, et il coupe sa phrase
au point où l'on s'y attend le moins. Enfin dans Cicéron les
périodes se terminent : elles tombent dans Pollion, à l'exception
d'un très petit nombre de phrases qui ont une marche
fixe et une facture régulière.

Chez Fabianus, dites-vous encore, tout me semble bas et
sans élévation. Je ne lui trouve pas ce défaut. Ses expressions
ne sont point basses, mais simples; elles procèdent d'un esprit
modeste et bien ordonné ; son style est uni, et non pas ravalé.
Vous ne trouverez chez lui ni cette vigueur de diction, ni ces
traits brillants, ni ces antithèses de pensées que vous demandez;
mais, malgré l'absence d'ornements, un ensemble irréprochable.
Chez lui ce n'est pas le style, mais l'auteur qui
a de la dignité. Citez-moi un écrivain que vous puissiez lui
préférer. Vous me nommez Cicéron, dont les traités sur la
philosophie sont presque aussi nombreux que ceux de Fabianus.
Je serai de votre avis; mais vous conviendrez au moins
que n'est pas un méprisable auteur, celui qui vient après
l'écrivain par excellence. Vous me nommez Asinius Pollion
à merveille encore; mais je répondrai : N'est-ce rien, en pareille
matière, que de venir après les deux premiers? Citez
encore Tite-Live : en effet, il a écrit des dialogues, qui n'ap-
partiennent pas moins au genre philosophique qu'au genre
historique, et des livres exclusivement consacrés à la philosophie.
Je le laisserai encore passer devant Fabianus : mais considérez,
je vous prie, à combien d'écrivains est supérieur celui
qui n'en voit que trois au-dessus de lui, et trois des plus éloquents.

Mais il n'a pas tous les genres de mérite : son style manque
de force, quoiqu'il ne soit pas sans élévation; de cette vivacité
qui entraîne, bien qu'il soit coulant; de clarté, bien qu'il soit
pur. Vous souhaiteriez, dites-vous, que Fabianus parlât contre
les vices avec âpreté, contre les dangers avec courage, contre
la fortune avec un dédain superbe; avec mépris, contre l'ambition.
Vous voulez qu'il gourmande le luxe, qu'il stigmatise
la débauche, qu'il réprime la colère; qu'il ait tout à la fois la
véhémence de l'orateur, la grandeur du poète tragique, la
familiarité du poète comique. Voulez-vous donc qu'il s'amuse
à ce qu'il y a de moins important, c'est-à-dire à des mots? Il
s'est attaché à ce qu'il y a de véritablement grand; et sans qu'il
y pense, l'éloquence le suit comme son ombre. Sans doute tout
ce qu'il écrit ne sera ni parfaitement achevé, ni rigoureusement
suivi; et, je l'avoue, chaque mot ne viendra pas stimuler
l'attention ou porter coup; et parfois sa période oiseuse
manquera le but. Mais dans l'ensemble vous trouverez un
faisceau de lumières, et vous aurez sans ennui parcouru de
grands espaces. Enfin il aura surtout le mérite de vous prouver
clairement qu'il sentait ce qu'il a écrit. Vous apercevrez que
son but a été de vous faire connaître ce qui lui plait, mais non
de vous plaire. Tout chez lui tend à perfectionner, à améliorer
l'âme : il ne vise pas aux applaudissements.

Tel est, je n'en doute point, le caractère de ses écrits : bien
que j'en parle plus d'après un vieux souvenir que d'après une
impression récente ; il m'en reste plutôt un aperçu que cette
idée nette qui résulte de l'effet du moment; c'est une vue générale,
telle qu'on en peut avoir des choses qu'on a sues il y
a longtemps. C'était au moins le jugement que j'en portais en
l'entendant réciter. Son style ne me paraissait pas lourd, mais
plein, capable d'exalter l'âme d'une jeunesse née pour la vertu,
et de lui inspirer la noble émulation de l'imiter, sans lui ôter
l'espoir de le surpasser. De toutes les exhortations, c'est celle
qui me paraît la plus efficace; car c'est rebuter les gens que
de faire naître chez eux l'émulation, sans leur laisser l'espérance
de réussir. Au reste, son style avait de l'abondance; et
sans rien offrir de remarquable dans ses détails, il me paraissait
dans l'ensemble plein de grandeur.



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